Enseignement, quand l'instruction se "fait maison"

L'école autrement 1/6


Rédigé par - Angers, le 05/12/2016 - 07:20 / modifié le 06/12/2016 - 07:53


Depuis trois ans, Barbara a décidé avec son mari Xavier d'instruire leurs deux enfants, Tommaso et Luca, en famille. Un choix naturel et désormais assumé. C'est le premier volet d'un dossier que nous déroulerons tout au long de la semaine sur le thème : "L'Ecole autrement".



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Freinet, Montessori, écoles hors contrat, enfants non scolarisés, école démocratique... ces dernières années, la tentation des pédagogies alternatives n'a pas manqué de toucher Angers et sa région. Une défiance marquée vis-à-vis de l'école traditionnelle ou plutôt une manière de la réinterroger, de questionner ce qui ne va pas en elle ? Plus qu'un catalogue de ce qui se fait sur le territoire, ce dossier entend faire découvrir les initiatives locales, déconstruire quelques idées reçues et démontrer que les pédagogies et méthodes alternatives font largement leur chemin au sein même de l'Education nationale, par le biais de professeurs des écoles investis. Une révolution par la base, qui ne suscite qu'un intérêt relatif de l'administration.

Raquette en main, Luca n'a pas le moindre début d'hésitation lorsqu'il s'agit de restituer ce qu'il a appris depuis le début de l'année, dans son cours de tennis. "Quand la balle arrive sur le coup droit, c'est comme ça ! Et de l'autre côté, comme ça ! Et il faut mettre ses pieds comme ça".
A tout juste 6 ans, le petit bonhomme à la longue chevelure blonde n'a pas la langue dans sa poche. Pas plus d'ailleurs que son grand frère Tommaso, 8 ans et demi.
Ce vendredi matin, à l'heure où l'écrasante majorité des enfants de leurs âges ont repris le chemin de l'école, eux s'apprêtent à rejoindre l'étage de leur maison, à Angers. Là où se trouve leur chambre. Là où, surtout, une salle de travail les attend. "C'est indispensable", assure leur maman, Barbara. "Quand on opte pour l'instruction en famille, il faut réserver et dédier un espace à cela, dans la maison."

Comme près de 80 autres enfants dans le département, Tommaso et Luca ne sont pas scolarisés. C'est Barbara, professeur d'italien en disponibilité de l'Education nationale, qui les instruit. Un choix fait il y a un peu plus de 3 ans, après une expérience malheureuse dans une école privée Montessori. "Nous faisions partie des fondateurs, avec mon mari, mais au bout d'un an, nous nous sommes aperçus qu'il y avait un problème : Tommaso nous disait ne pas aimer lire, ne pas aimer les maths. On l'a donc retiré de l'école en cours d'exercice, et je ne me voyais pas l'inscrire dans une autre école pour le restant de l'année."
Barbara a alors décidé de franchir le pas et d'aller jusqu'au bout d'une démarche de formation Montessori initiée quelques mois plus tôt. "Je me sentais assez solide pour cela". La décision est difficile. "Xavier, mon mari, est issu d'une famille de prof et a été élevé dans toutes cette culture. Je l'ai convaincu d'essayer jusqu'à la fin de l'année. Après, quand tu fais des choix qui vont contre les coutumes, c'est plus facile de l'assumer quand tu as des résultats."
 
Doit-on percevoir dans cette décision collective une défiance vis-à-vis de l'école traditionnelle ? "J'ai vu et expérimenté deux systèmes", répond Barbara, originaire de Venise. "Je viens d'une autre école, italienne, où je pense qu'il y a une façon différente d'élever les enfants. On est plus dans l'empathie, sur l'affectif, qui fait partie de la vie. On arrive plus à être à l'écoute des enfants, à leur faire confiance."
"Je viens d'une autre école, italienne, où je pense qu'il y a une façon différente d'élever les enfants. On est plus dans l'empathie, sur l'affectif, qui fait partie de la vie. On arrive plus à être à l'écoute des enfants, à leur faire confiance."

Le discours est sincère, convaincu, mais induit un changement de vie profond, pour l'ensemble de la famille. Avec des règles bien strictes ? "Oui, évidemment. Si on suit uniquement les enfants, c'est jeu tout le temps !", explique Barbara. A ses côtés, Tommaso et Luca ont entamé un duel, épées en bois et écus fait maison à la main.
Mais il est temps de rejoindre la salle de travail, comme chaque matin. "On part alors pour trois heures de travail, jusqu'à midi, l'après-midi étant consacrée à des jeux, des sorties, du bricolage ou d'autres activités..."

A l'étage, la pièce est dense, largement équipée en matériel Montessori. Le bois est roi et chacun vaque à ses activités, selon ses envies. "Les enfants ont une progression linéaire, mais pas forcément calée sur leur tranche d'âge", avance Barbara. "Quand on observe un enfant grandir, on voit que l'apprentissage est la chose la plus naturelle qui soit. Il faut juste susciter la curiosité. Ce qui compte pour un enfant, c'est d'avoir en face de lui un adulte qui écoute sa question et tente d'y répondre".

Pendant que Tommaso revoit, assis sur un tapis et matériel à l'appui, ses tables de multiplication, son petit frère nous explique comment lire l'heure, avant de se préparer à la géométrie grâce au cube du trinôme de Montessori. Sur les quatre murs de la pièce, des cartes apparaissent, un squelette, mais aussi des frises historiques concoctées en famille. "J'adore l'histoire", rigole Tommaso, qui étale sur le sol les frises correspondant à la période préhistorique. "C'est parti de l'une des ses passions, la lecture de livres historiques. On a donc développé les frises autour de ça", complète Barbara.
"Quand on observe un enfant grandir, on voit que l'apprentissage est la chose la plus naturelle qui soit"

Complètement libre, l'instruction en famille ? "Nous sommes contrôlés chaque année, souvent en janvier ou février, par l'Inspecteur de l'éducation nationale et un contrôleur pédagogique. Ça me semble fondamental de bien vérifier que les enfants ont une vie assez ouverte." Car l'un des risques de l'instruction en famille réside dans l'isolement et/ou l'absence de vie sociale. "C'est une question que l'on se pose évidemment, mais les enfants ont des activités en dehors", tempère Barbara. Tommaso pratique la guitare et fait du cirque, Luca du tennis. Des activités en société, donc, mais qui ne sont pas l'école. "On réfléchit évidemment à l'après, le retour dans une école "plus traditionnelle". C'est vrai pour les enfants, mais également pour moi", explique Barbara.
"C'est une question d'équilibre. C'est vrai que les copains de nos enfants sont les enfants de nos amis. Ils auront sans doute besoin, à un moment, d'avoir une vie sociale plus riche. Et moi de retrouver une certaine liberté dans ma propre vie."

L'un des fondements de l'instruction en famille repose sans doute sur l'investissement de tous, dans cette démarche. "L'instruction ne se limite pas au travail du matin. Elle a lieu le soir, le week-end, au moment où Xavier, leur papa, me relaie. Tommaso a commencé à faire des divisions avec des olives sur la table de la cuisine !", image Barbara. Dans la petite salle où l'on laisse une large place "à l'initiative personnelle", la matinée de travail se termine sans sonnerie, mais avec le sourire.
Tout le bénéfice du fait-maison ?




Journaliste Animateur du blog " Des mots à la marge " En savoir plus sur cet auteur








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