(In)tolérances aux XVIIe et XVIIIe siècles

EURÊKA! #11


Rédigé par Didier BOISSON, professeur d'histoire moderne à l'Université d'Angers - Angers, le 02/02/2017 - 08:00 / modifié le 03/02/2017 - 23:09


Avec cette rubrique bimensuelle, la rédaction d’Angers Mag et l’Université d’Angers (UA) s’associent pour éclairer autrement le débat public et les questions de notre temps, en confiant la plume à quelques-uns des 560 enseignants-chercheurs et 518 doctorants de l’institution, qui travaillent au sein des 25 laboratoires de l'UA.
Grâce aux explications de Didier Boisson, professeur d’histoire moderne, ce 11e volet permet de remettre en contexte un mot qui s’invite régulièrement dans le débat depuis les attentats et l’accueil de réfugiés : la « tolérance ».



Des soldats envoyés dans les foyers des hérétiques pour les convertir à la foi catholique. Lithographie de Engelmann, d’après un dessin de 1686.
Des soldats envoyés dans les foyers des hérétiques pour les convertir à la foi catholique. Lithographie de Engelmann, d’après un dessin de 1686.
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Dans nos sociétés du XXIe siècle, face aux conflits et tensions existants, une des questions centrales est celle de la coexistence à l’intérieur d’un même État – ou entre États – entre des populations très diverses par leurs origines, leurs religions, leurs opinions ou leurs richesses.

Cette question est d’autant plus vive que, dans de nombreux pays, la souveraineté de l’État est en crise et que des affirmations identitaires voient de plus en plus jour face aux valeurs du monde occidental dans sa volonté d’universalité.

S’interroger sur la coexistence et la tolérance est un des thèmes de recherche centraux des historiens travaillant sur l’histoire religieuse, et plus particulièrement sur les rapports entre catholiques et protestants aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. Par exemple, en septembre 2016, un colloque intitulé Tolérance et intolérance des religions dans l’Europe moderne (XVIe-XVIIIe siècles), a réuni des chercheurs français, britanniques, allemands et néerlandais, permettant de confronter et de comparer des situations très diverses entre les expériences françaises, anglaises, allemandes, espagnoles ou polonaises.

Se supporter ou coexister

La tolérance aux XVIe-XVIIe est avant tout définie avec une valeur négative : tolérer, c’est supporter quelque chose parce qu’on ne peut pas faire autrement. À cet égard, l’édit de Nantes signé par Henri IV en 1598 est un édit de tolérance : il a pour objectif principal de rétablir la paix dans le royaume après 36 années de guerres civiles – « les guerres de religion  » - mais ce n’est pour autant un édit qui comporte une acceptation du protestantisme par les catholiques ou du catholicisme par les protestants. Pour les deux confessions, le combat doit désormais se déplacer sur d’autres terrains que les champs de bataille. La tolérance religieuse (entre institutions religieuses) étant impossible, c’est à l’État d’instaurer une tolérance civile, c’est-à-dire de permettre, par la loi, la coexistence confessionnelle entre deux communautés, même si entre les Églises c’est l’intolérance qui domine.

À partir de la fin du XVIIe siècle, des philosophes vont proposer une définition plus positive du terme de tolérance, comprise désormais comme une reconnaissance de l’altérité, l’idée d’un monde commun où coexistent les différences. Les écrits de John Locke (1632-1704) en Angleterre, et ceux des Français Pierre Bayle (1647-1706), Denis Diderot (1713-1784) et Voltaire (1694-1778) sont essentiels pour comprendre cette évolution.
À partir de la fin du XVIIe siècle, des philosophes vont proposer une définition plus positive du terme de tolérance, comprise désormais comme une reconnaissance de l’altérité, l’idée d’un monde commun où coexistent les différences

Autour de ce concept de tolérance, des problématiques communes traversent l’histoire de certains États européens aux XVIe-XVIIIe siècles, en particulier la France et l’Angleterre. Se posent tout d’abord des questions sur l’unité de croyance. Au cours de cette période, cette unité de croyance paraît souhaitable à tous dans une nation donnée. Mais elle peut être obtenue par des voies différentes. Doit-on l’obtenir en imposant une religion unique ? Ou bien, provisoirement, peut-on accepter des chemins différents et avoir comme objectif ensuite cette unité ?

Cette seconde solution est prônée par les adeptes de la tolérance. Cependant, la diversité des confessions ne constitue-t-elle pas un danger pour la paix civile ? Pour les adversaires de la tolérance, les guerres de religion en France et la guerre civile en Angleterre incitent à le penser. Mais n’est-ce pas le recours à la contrainte et à la répression qui provoque des tensions et des affrontements ? Liberté de conscience et de culte ne sont-elles pas un gage de paix ? L’altérité peut-elle se concilier avec le loyalisme ? Le protestant français obéit-il toujours au roi, de même que le catholique en Angleterre qui, selon les adversaires, se soumet également à l’autorité du pape. Par les violences que subissent les minorités confessionnelles dans ces deux États, les persécutés peuvent chercher des soutiens auprès de puissances étrangères, apparaissant ainsi comme des suspects auprès du pouvoir royal. 

Les persécutions qui visent à modifier la confession sont illusoires

Des questions se posent enfin sur la foi. L’usage de la force est-il légitime en matière de foi ? L’est-il pour des raisons spirituelles (assurer le triomphe de la vérité sur l’erreur), ou bien pour des raisons politiques (assurer la paix publique et la paix civile). Ainsi, le philosophe Pierre Bayle s’oppose-t-il à la violence en publiant en 1686 deux ouvrages Ce que c’est que la France toute catholique et son Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : Contrains-les d’entrer. Il est clair que pour Bayle, on ne peut invoquer cet argument de la force pour justifier le recours aux persécutions.
Est formulée également la question de l’efficacité de la contrainte. A-t-on la moindre chance d’atteindre son but en l’utilisant ? Cet argument est développé par John Locke dans sa Lettre sur la tolérance  (1689) : il est impossible de forcer un homme à croire quoi que ce soit. Les persécutions qui visent à modifier la confession sont donc totalement illusoires.
Enfin, les philosophes s’interrogent sur le lien entre foi et conscience. La foi est-elle affaire de conscience individuelle ? N’est-ce pas une obligation du chrétien de remettre sur le droit chemin une conscience que l’on estime s’en éloigner ?

Au cours des XVIe-XVIIIe siècles, les débats autour de la question de la tolérance sont très nombreux. Mais la tolérance est évoquée avant tout dans le domaine religieux. C’est Voltaire avec son Traité sur la tolérance  (1763) qui a élargi le débat en définissant une tolérance désormais universelle.

Didier Boisson, professeur d’histoire moderne à l’UA.
Didier Boisson, professeur d’histoire moderne à l’UA.
À propos de l’auteur
Après avoir été maître de conférences au Mans, Didier Boisson est devenu professeur d’Histoire moderne à l’Université d’Angers en 2008. Il dirige depuis 2012 la Faculté des lettres, langues et sciences humaines.
Membre du Centre de recherches historiques de l’Ouest  (Cerhio), il travaille sur les protestants en France et dans le Refuge aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Ses travaux l’ont conduit à s’intéresser aussi bien aux facteurs de résistance de la minorité protestante dans le Berry du XVIIIe siècle malgré l’interdiction du culte, qu’à la conversion des ecclésiastiques au protestantisme au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, aux institutions réformées durant cette même période, ou aux phénomènes de coexistence religieuse et de tolérance dans le royaume de France.












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