La mémoire retrouvée du camp de Montreuil-Bellay


Rédigé par - Angers, le 26/10/2016 - 18:00 / modifié le 29/10/2016 - 14:55


De 1941 à 1945, plus de 3 000 Tziganes ont séjourné ou transité dans un camp d' « internement » à Montreuil-Bellay. 70 ans après, un mémorial national y est inauguré samedi prochain en présence au moins d'une ministre et peut-être du président de la République, François Hollande.



Sortant de l'ancienne prison du camp, Jacques Sigot, l'homme qui a exhumé cette page oubliée de l'Histoire.
Sortant de l'ancienne prison du camp, Jacques Sigot, l'homme qui a exhumé cette page oubliée de l'Histoire.
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Ça ne ressemble déjà plus tout à fait l’Anjou. Du moins à l’image que l’on s’en fait. A la sortie de Montreuil-Bellay, la route de Méron coupe en deux une immense plaine où voisinent zones de cultures et de pâturages, terrains en friche, hameaux isolés et bâtiments industriels éparses. Un décor austère que traverse chaque jour une noria de poids-lourds et de voitures, en transit vers Poitiers ou Angers. Au volant, bien malin qui peut prêter attention à la stèle en ardoise plantée au bout d’un champ, à un kilomètre du célèbre château de Montreuil.

« En ce lieu se trouvait le camp d'internement de Montreuil-Bellay. De novembre 1941 à janvier 1945, plusieurs milliers d'hommes, femmes et enfants tziganes y souffrirent, victimes d'une détention arbitraire. » Sous-pesés, ce sont les mots qui figurent gravés sur la petite plaque fixée sur cette stèle. Jusqu’alors, ils étaient aussi les seuls moyens pour les promeneurs d’approcher ce que fut autrefois la réalité de ce site, en très grande partie détruit. A une exception notable, une petite cave enterrée juste derrière la stèle : la prison, fraîchement restaurée, de l’ancien camp. 
« Les nomades eux-mêmes avaient enfoui l'histoire en eux, sans l'écrire. Ce n'est pas dans leur culture. »

Derrière les barbelés du camp de Montreuil-Bellay, 1944 (archives Jean-Claude Leblé et Jacques Sigot).
Derrière les barbelés du camp de Montreuil-Bellay, 1944 (archives Jean-Claude Leblé et Jacques Sigot).
L’homme à la barbe fleurie qui nous y fait descendre ce matin là s’en étonne encore. Ancien instituteur, Jacques Sigot a découvert par hasard l'existence du camp en 1980, en cherchant des ammonites, ces mollusques fossilisés dont regorge la plaine de Méron : « Je suis tombé sur des ruines, des bouts de murs, des marches. Jamais un Montreuillais ne m'avait parlé de cette histoire alors même que je travaillais dans la région depuis huit ans. Ça m’a soufflé. » Au prix d'un patient travail d'investigation, l’enseignant va remonter pièce par pièce le puzzle d'une histoire (lire plus-bas) en réalité occultée.

En 1983, la sortie de son livre – « Ces barbelés oubliées par l’Histoire » (1) - ne passe pas inaperçue. Pour les Montreuillais et pour l’administration française locale soudain confrontés à de peu glorieux souvenirs. Pour les historiens professionnels passés à côté du sujet. Mais surtout pour les familles des quelques 3 000 tziganes qui ont vécu dans ce camp, administrativement nommé "de concentration" - « on m'en veut encore souvent de le rappeler » soupire Jacques Sigot  bardé d'une double rangée de barbelés, sous la surveillance de gendarmes français : « Les nomades eux-mêmes avaient enfoui l'histoire en eux, sans l'écrire. Ce n'est pas dans leur culture. A la suite de mes publications, le premier à m’avoir contacté en a pleuré. » L'homme s’appelle Jean-Louis Bauer, alias Poulouche. C’est lui qui représentera les anciens internés lors de la première cérémonie commémorative en janvier 1988. Singulière cérémonie : la stèle fut installée aux frais… de Jacques Sigot, de son éditeur, du député-maire de Doué-la-Fontaine Jean Bégault (1921-2007) et de quelques amis.
 
Un lieu de mémoire national des souffrances infligées aux nomades

Le carnet anthropométrique d'un ancien interné de Montreuil-Bellay. Imposé aux nomades à partir de 1912, ce document permettait de surveiiller leurs déplacements sur le territoire (archives privées).
Le carnet anthropométrique d'un ancien interné de Montreuil-Bellay. Imposé aux nomades à partir de 1912, ce document permettait de surveiiller leurs déplacements sur le territoire (archives privées).
Comme beaucoup d’autres témoins passés par Montreuil-Bellay, Jean-Louis Bauer, est décédé avant le classement officiel des vestiges aux monuments historiques en 2010. Etape décisive pour la protection officielle des lieux, aujourd’hui considérés comme le plus grand camp d’internement de Tziganes en France. A l’initiative du député de Loire-Atlantique Dominique Raimbourg, le site a été choisi pour devenir lieu de mémoire national des souffrances infligées aux nomades.

Une œuvre d’art, commandée à une artiste angevine, Armelle Benoît, y sera inaugurée –logiquement- par le président de la République, ce samedi 29 octobre. « On sait ce qu’est l’agenda présidentiel. Sa venue n’est pas complètement confirmée. Mais on sait qu'Emmanuelle Cosse, la secrétaire d'Etat au Logement sera là » indique Marc Bonnin, le maire de Montreuil-Bellay qui voit dans l’événement « un juste aboutissement » du travail de recherches historiques mené sur le site. Et l’occasion de mettre enfin en place, sur cette route du Poitou, « un espace de recueillement » à la hauteur de l’Histoire.

​Le camp de Montreuil-Bellay en six dates
1940 (janvier). Le ministère de l’Armement engage la construction d’une poudrerie sur le site de Méron, loin du front, et donc à l’abri, pensent ses responsables. 250 Républicains espagnols sont embrigadés de force sur le chantier pour éviter d’être refoulés vers l’Espagne.

1940 (juin). Les travaux à peine terminés, les Allemands entrent dans Montreuil-Bellay. La poudrerie devient un « stalag » où sont internés militaires en fuite et quelques civils étrangers.

1941. Le « camp de concentration » de Montreuil-Bellay ouvre ses portes le 8 novembre à 250 nomades transférés du camp d’Avrillé-les-Ponceaux (Indre-et-Loire). 213 autres, raflés dans l’Ouest, les rejoignent en décembre. En avril 1940, une loi a décrété le rassemblement des nomades dans des lieux déterminés sous surveillance.

1942. En août, on recense 1096 internés –l’effectif maximum du camp-, principalement des nomades mais aussi des clochards raflés à Nantes au printemps, dont une partie va mourir au cours de l’hiver.

1944. Le camp est bombardé en juin et juillet par les Alliés, entrainant le transfert des nomades dans un second « lotissement » de l’ancienne poudrerie.

1945. Les derniers internés du camp de Montreuil le quittent pour… d’autres camps, notamment à Jargeau (Loiret) et Angoulême (Charente) où certains resteront jusqu’en juin… 1946. Près de deux ans après la Libération de Paris et plus d’un an après la capitulation allemande.




Journaliste, rédacteur en Chef d'Angers Mag En savoir plus sur cet auteur





1.Posté par soimeq le 26/10/2016 08:22 | Alerter
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Enfin, une fois de plus...

2.Posté par Gbk/Moucer le 27/10/2016 14:04 (depuis mobile) | Alerter
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Bonjour ! J''y serai car c''est un devoir de mémoire que d''assister à cet événement tant attendu et en soutien aux familles des victimes du génocide et parce ce que je suis touchée aussi. Ne jamais oublier ni pardonner !! combattons le racisme !

3.Posté par Gilles Théberge le 29/10/2016 23:58 | Alerter
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J'apprends à l'instant cette histoire.

La prochaine fois que j'irai en France, je compte m'y arrêter. Et méditer...

Devoir de mémoire!








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