Le piège des primaires

#TRIBUNE du LUNDI


Rédigé par Jimmy CHARRUAU, doctorant en droit (thèse sur "La notion de non-discrimination en droit public français") et attaché temporaire d'enseignement et de recherche (droit constitutionnel, droit administratif et libertés fondamentales) à l'Université d'Angers - Angers, le 10/04/2017 - 07:50 / modifié le 09/04/2017 - 11:11


A moins de deux semaines du premier tour des élections présidentielles, Angers Mag ouvre ses colonnes à l'analyse à Jimmy Charruau. L'universitaire revient sur la mode des "primaires", à droite comme à gauche, qui vide en partie de son sens la fonction présidentielle.



Jimmy Charruau Doctorant en droit public, Attaché temporaire d'enseignement et de recherche - Université d'Angers.
Jimmy Charruau Doctorant en droit public, Attaché temporaire d'enseignement et de recherche - Université d'Angers.
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Tout ça... pour ça ! Des mois de primaires – avec la saturation médiatique de rigueur – pour que se placent finalement en tête des sondages Marine Le Pen et Emmanuel Macron (et peut- être même bientôt Jean-Luc Mélenchon), qui n’ont participé à aucune d’entre elles.

Peut-être fallait-il, pour anticiper cette situation, que les partis qui l’ont introduit réfléchissent davantage aux conséquences de l’importation en France de ce mécanisme né aux États-Unis. La mise en place des primaires s’est en effet produite sans jamais songer aux différences fondamentales qui séparent le système politique français du système politique américain.

Outre-Atlantique, les partis politiques ne renvoient pas, contrairement à la situation française, à des idéologies marquées. Le gigantisme du territoire américain contraint en effet chacun des camps démocrate et républicain à adopter des programmes assez ternes idéologiquement. Ces partis sont donc avant tout de machines électorales faisant de la conquête du pouvoir leur objectif principal. Si bien que les ralliements derrière le candidat vainqueur des primaires s’avèrent bien moins douloureux que ceux qui se produisent (ou pas) en France. Benoît Hamon, lâché par Manuel Valls, est bien placé pour le savoir.

Comment dans ces conditions projeter qu’un tel candidat – affaibli sitôt sorti vainqueur de la primaire – puisse exercer son autorité une fois élu Président ? Cette perte d’influence s’est remarquée en 2012 lorsque François Hollande dut composer son gouvernement sans Martine Aubry. Son entrée aurait pourtant pu phagocyter celle qui ne se priva pas de le torpiller durant tout son quinquennat. Plus encore, en restant première secrétaire du parti suite à sa défaite aux primaires, elle parvint à construire, en orchestrant les investitures des candidats PS aux législatives, la future majorité parlementaire. Les nombreux frondeurs, obligeant l’exécutif à dégainer le « 49.3 », ne surgissent pas de nulle part.
"Outre-Atlantique, les partis politiques ne renvoient pas, contrairement à la situation française, à des idéologies marquées. Le gigantisme du territoire américain contraint en effet chacun des camps démocrate et républicain à adopter des programmes assez ternes idéologiquement"

À cet affaiblissement de l’autorité du chef de l’État, s’ajoute la dénaturation de sa posture olympienne. Le général De Gaulle, dans son célèbre discours de Bayeux du 16 juin 1946, faisait du Président une figure « au-dessus des contingences politiques ». L’article 5 de la Constitution du 4 octobre 1958 concrétisa cette position de surplomb arbitral : « Le Président de la République [...] assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État ».

Or, les primaires conduisent à renvoyer mécaniquement le Président en place dans la mêlée politique, même lorsque ce dernier refuse de briguer un second mandat. François Hollande souhaite rester neutre en ne votant pas aux primaires du PS ? Qu’importe, on apprendra de certains journalistes qu’il a appelé Manuel Valls le jour du second tour et chacun en conclura qu’il ne soutient pas Benoît Hamon ! L’homme est ramené, malgré lui, dans l’arène politique. Et l’on n’oubliera pas d’évoquer Nicolas Sarkozy, ancien Président ravalé au rang de candidat, à l’égal de ses autres concurrents. Personne n’a semble-t-il été surpris de ce que tous l’appelèrent par son nom –
Nicolas Sarkozy –, effaçant par là son titre – M. le Président –, qu’un Président conserve normalement à vie. La figure présidentielle s’en trouve donc affaiblie.

Le contenu des programmes développés par les candidats lors des primaires continue d’écraser la fonction du Président. Car s’agit-il vraiment de programmes présidentiels ? Assurément, non. Le détail des mesures et leur chiffrage jusqu’au-boutiste en font des programmes de gouvernement. Il est vrai que pareil constat existait déjà. Mais parce qu’elles obligent chaque candidat à se démarquer des concurrents de son propre camp – tâche parfois difficile et donc minutieuse tant les idées sont proches –, les primaires les poussent à préciser davantage encore leur programme. On est bien loin d’un programme présidentiel, forcément plus vague, impulsant quelques orientations générales. Les thématiques alors abordées, qui préfigurent celles de la campagne présidentielle, occultent le véritable rôle du Président. Le débat télévisé du 20 mars dernier, avec les cinq principaux candidats, relégua en dernière position, après deux heures de débat, le sujet « Europe et place de la France dans le monde »... Celui du 4 avril, avec les onze candidats, occulte totalement le sujet (les trois thèmes abordés étant : « Comment créer des emplois ? », « Comment protéger les Français ? » et « Comment mettre en œuvre votre modèle social ? »). Faut-il pourtant rappeler que les relations internationales constituent normalement le principal des pouvoirs du Président de la République ?
"Curieux paradoxe donc : tout en focalisant l’attention sur la fonction présidentielle, les primaires renforcent sa dénaturation. Plus étonnant encore : peut-être conduiront-elles à la présidence un candidat qui les a fuies (Emmanuel Macron) et qui, depuis, a fait connaître son goût pour une présidence plus classique, arbitrale"

Cette considération pourrait être sans importance si ce schéma n’avait pas d’impact sur la pratique du pouvoir une fois le candidat élu. Car connaissant dans le détail le programme sur lequel il a été interrogé pendant des mois, nul doute qu’il sera tenté de le mettre personnellement en œuvre. Les citoyens qui l’ont élu ne le comprendraient sinon pas. Reste qu’il empiètera alors sur la fonction du Premier ministre, confiné au rang de simple « collaborateur », lui qui devrait normalement, avec son gouvernement, « déterminer et conduire la politique de la nation » (article 20 de la Constitution). Il n’est en ce sens pas surprenant que, depuis l’annonce de son renoncement et la fin de son quinquennat, François Hollande, multipliant les voyages internationaux, endosse réellement le costume présidentiel...

Curieux paradoxe donc : tout en focalisant l’attention sur la fonction présidentielle, les primaires renforcent sa dénaturation. Plus étonnant encore : peut-être conduiront-elles à la présidence un candidat qui les a fuies (Emmanuel Macron) et qui, depuis, a fait connaître son goût pour une présidence plus classique, arbitrale. La difficulté qu’il aura, s’il est élu, à composer une majorité stable conduira de toute façon ce nouveau Président à devoir suivre la dynamique impulsée par les députés, sans qu’il puisse imposer lui-même la cadence. Retour (abracadabrantesque !) du régime parlementaire, que la Constitution de 1958 prévoit dans sa lettre...



















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