Roms : l’impossible désethnicisation de questions sociales ?

EURÊKA! # 16


Rédigé par Samuel DELEPINE, maître de conférences en géographie sociale. - Angers, le 13/04/2017 - 07:50 / modifié le 17/04/2017 - 23:06


Avec cette rubrique bimensuelle, la rédaction d’Angers Mag et l’Université d’Angers (UA) s’associent pour éclairer autrement le débat public et les questions de notre temps, en confiant la plume à quelques-uns des 560 enseignants-chercheurs et 518 doctorants de l’institution, qui travaillent au sein des 25 laboratoires de l'UA.
Dans le prolongement de la Journée internationale des Roms, le 8 avril, ce 16e volet d’Eurêka donne la parole au géographe Samuel Delépine, spécialiste des Tsiganes et de la « question rom ».



Depuis le mois d'octobre 2016, une soixantaine de Roms ont trouvé refuge au Chêne Vert, à Angers, dans d'anciens locaux des pompiers.
Depuis le mois d'octobre 2016, une soixantaine de Roms ont trouvé refuge au Chêne Vert, à Angers, dans d'anciens locaux des pompiers.
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Que n’a-t-on lu, vu et entendu sur la fameuse et ambiguë « question rom », depuis les années 2000 avant que celle-ci ne disparaisse un peu au profit de l’actuel mouvement migratoire appelé « crise des réfugiés », terminologie non moins ambiguë d'ailleurs.
Cette « question » (qui suppose donc une réponse, voire une solution) est fortement ethnicisée. Et elle est érigée en problème public sur cette base ethnique. Les actions publiques mises en œuvre pour régler ledit « problème » s’intéressent directement aux Roms en tant que Roms. C’est le cas même pour les plus bienveillantes d’entre elles. Les questions sociales qui touchent ces familles, ces élèves, ces travailleurs… sont mises à distance quand la dimension culturelle, mise à l’honneur lors de la Journée internationale des Roms du 8 avril par exemple, devrait constituer un appui et non un obstacle récurrent.

Cette « question rom » est soutenue par des politiques et des programmes européens ciblés et financés. Ils sont plutôt volontaristes, quand les politiques nationales sont elles plutôt dans le rejet, notamment à l’est de l’Europe. Toutefois, plutôt positives ou plutôt négatives, toutes reposent sur le même fondement : il faut « s’occuper des Roms ».

Mais de qui parle-t-on vraiment ? Autour du sujet de l’insertion de ces groupes sont réunis sans distinction au sein de mêmes politiques, les Roms de l’est de l’Europe, les Gitans de la péninsule ibérique, les Sinti allemands et italiens, les Manouches de l’Ouest de la France, les Travellers du Royaume-Uni, pour ne citer que les grands groupes. Une très large « question tsigane » ou « rom » s’est donc imposée en Europe, ignorant les identités nationales, les ancrages locaux et les spécificités locales.

Les « Roms migrants » en France 

Au sein de cette question globalisée, qu’en est-il aujourd’hui de ceux appelés « Roms migrants » en France ? Ces personnes en situation de migration à l’ouest de l’Europe, et notamment en France, sont majoritairement de nationalités roumaines, bulgares ou issues de pays de l’ex-Yougoslavie.
Pour eux, les choses évoluent peu. Enfermés qu’ils sont dans un nuage de représentations sociales négatives (celle d’être nomades, par exemple, et qui est complètement fausse) et ciblés par des politiques globalement défavorables à leur égard, les quelque 20 000 « Roms migrants » présents aujourd’hui en France peinent à s’insérer. Bien que citoyens européens pour les Roumains et les Bulgares et malgré l’ouverture du marché du travail français en 2014, leur situation, faute de qualification également, reste très complexe dans tous les domaines : scolarisation, emploi, santé et logement.
"Enfermés qu’ils sont dans un nuage de représentations sociales négatives (celle d’être nomades, par exemple, et qui est complètement fausse) et ciblés par des politiques globalement défavorables à leur égard, les quelque 20 000 « Roms migrants » présents aujourd’hui en France peinent à s’insérer. 

Les faits sont finalement assez simples tant ils se répètent depuis des années. La majorité de ces familles vit dans des squats et des bidonvilles en périphérie des grandes métropoles françaises. Régulièrement expulsés de ces interstices de l’espace urbain, on les retrouve sur d’autres sites et toutes les démarches liées à l’insertion, poursuivies par des associations et des collectifs, doivent être à nouveau enclenchées notamment en ce qui concerne la scolarisation des enfants.
En effet, si l’on devait définir une caractéristique « culturelle » à cette migration (un flux migratoire numériquement peu important), c’est qu’elle se fait en famille. Pour le reste, ces migrants économiques ne sont pas particulièrement « exotiques » ou en total décalage avec les sociétés englobantes ainsi que les préjugés aiment à le démontrer et qui les confinent dans leur marginalité, notamment spatiale.

L’absence de volonté politique d’accueil vis-à-vis de ces familles est le frein principal à leur intégration, et la fermeté est de mise au plus haut niveau de l'État. Les Roms constituent en effet depuis des années un public cible idéal pour conforter l'affichage d'une politique sécuritaire efficace. Manuel Valls, alors ministre de l'Intérieur, avait ainsi déclaré en 2013 que les Roms roumains et bulgares n'avaient pas vocation à s'intégrer en France.
Dans ce contexte, ce sont surtout sur les associations, les collectifs et quelques bonnes volontés politiques locales qui permettent que des parcours d’insertion prennent forment.

La situation à Angers

Dans la région angevine, des familles ont bénéficié du soutien de quelques associations (Secours catholique, Une famille un toit) dans un projet de relogement actuellement en cours d’évaluation, via un projet de recherche de l’Université d’Angers. Quelques financeurs ont permis à ce projet de cibler le logement comme premier vecteur de l’intégration.
L’idée est que la stabilisation par le logement, la fin des expulsions récurrentes, doit permettre d’activer plus rapidement l’accès au droit commun. Pour les familles engagées dans le processus, cela permet d’avoir des conditions de logement stables, de pérenniser la scolarisation des enfants et de concentrer les efforts sur la recherche d’emploi. Le but est qu’au final les familles sortent du dispositif pour évoluer en autonomie. Le projet n’est pas de grande ampleur mais sa philosophie, l’insertion par le logement, fait office de bonne pratique.
"La coordination triangulaire et nécessaire entre accompagnement associatif, implication des familles et volontarisme politique est finalement assez rare, à Angers comme ailleurs"

Ce projet, limité aux financements disponibles, ne résout pas tout. À Angers, un peu plus de 60 personnes roms vivent au gré des expulsions de squats, sans solution de relogement dans la majorité des cas. Pour ces familles, seuls les soutiens de divers collectifs assurent une prise en charge parfois relayée par des ONG plus importantes, notamment pour la scolarisation et l'accès aux soins, mais l’irrégularité de leur situation les fragilise.

La coordination triangulaire et nécessaire entre accompagnement associatif, implication des familles et volontarisme politique est finalement assez rare, à Angers comme ailleurs.  Les solutions d’insertion sont possibles mais aujourd’hui les freins sont nombreux. Roms et migrants dans un contexte où les Roms constituent, malgré eux, un problème public européen et où l’immigration est elle-même perçue de façon globalement négative ne favorisent pas une prise en charge plus sociale et orientée vers un accueil plutôt qu’un rejet.
 
Liens utiles :
http://www.romeurope.org
http://www.etudestsiganes.asso.fr

Lire aussi sur le sujet :
Au Chêne-Vert, la vie suspendue de 60 Roms
Les Roms du Chêne Vert toujours sans solution
 

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À propos de l’auteur
Samuel Delépine est maître de conférences en géographie sociale. Il enseigne au sein du département Carrières sociales de l'IUT d'Angers-Cholet, et est membre de l’unité de recherche ES0 (Espaces et société) d'Angers.

Auteur d'une thèse en 2003 sur les « quartiers tsiganes » dans les villes roumaines, qui a mis en évidence les ségrégations sociospatiales des espaces occupés par les Roms, Samuel Delépine a signé en  2007 l'ouvrage « Quartiers tsiganes » aux Éditions de l'Harmattan, puis « l’Atlas des Tsiganes, les dessous de la question rom  » en 2012 et 2016, aux éditions Autrement. De 2014 à 2016, il a dirigé le programme de recherche HLMR (Habitat léger mobile et réversible).

En marge des travaux sur les Roms et sur les Gens du voyage, l’enseignant-chercheur s'intéresse aux questions migratoires. Il est membre actif du Collectif universitaire angevin de solidarité avec les demandeurs d'accueil et les réfugiés, et pilote un axe du projet Arreco  sur l'accueil et la relocalisation des réfugiés, dans le cadre du RFI Europe.

Partisan de la recherche-action, Samuel Delépine travaille en partenariat avec les institutions, associations… pour que les recherches en question puissent trouver une application sur le terrain.












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