Yann Bubien : "L'hôpital doit s'adapter à de nouvelles exigences"


Rédigé par Yves BOITEAU et Sébastien ROCHARD - Angers, le 18/02/2015 - 07:00 / modifié le 13/03/2015 - 10:19


Directeur du CHU d’Angers depuis l’automne 2011, Yann Bubien livre, pour Angers Mag, un diagnostic sans concession sur l’établissement public –qui emploie plus de 6000 personnes- mais également sur les nouvelles réalités du monde hospitalier et les défis à venir.



Yann Bubien est le directeur du CHU d'Angers depuis 2011.
Yann Bubien est le directeur du CHU d'Angers depuis 2011.
la rédaction vous conseille
Angers Mag : Yann Bubien, commençons par revenir sur l’année écoulée. Quels ont été les éléments marquants de l’activité du CHU, en 2014 ?
 
Yann Bubien : "D’une manière générale, notre activité a augmenté autour de 1 %, avec deux mois très forts, en novembre et décembre, sans raison précise clairement identifiée. Il y a aussi eu des creux durant l’année : en période de crise économique, les gens continuent de se soigner, mais avec un temps de retard. Mais ça reste mon interprétation. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a eu, en 2014, encore une accentuation du vieillissement de la population, visible notamment aux urgences, avec des personnes âgées souvent envoyées depuis les institutions. C’est un constat tendanciel mais encore plus fortement marqué en 2014."
 
Avec des conséquences directes pour le CHU ?
 
"Oui. La communauté médicale est en train de revoir son projet médical, et notamment la façon de recevoir les patients. Ça devrait aboutir à la création d’un grand pôle de post-urgences –bien plus grand que celui qui existe déjà- de manière à pouvoir accueillir les personnes âgées polypathologiques. Nous allons déterminer tout ça en 2015, mais l’idée est de mettre ça pas loin des Urgences, du côté de l’Hôtel Dieu sud. C’est une sorte de révolution : à l’heure ou les services sont de plus en plus hyperspécialisés, l’hôpital concentre aussi de plus en plus de problèmes sociaux, il nous faut donc repenser notre configuration sur le sujet."
 
C’est une adaptation nécessaire à la population ?
 
"Le mode de consommation en santé a changé et l’hôpital correspond bien à la demande des citoyens d’aujourd’hui. Certes, il y a un peu d’attente, mais le patient peut disposer au même endroit, en centre-ville, 24 h/24 et 7 j/7 de l’ensemble des techniques dont on a besoin."

"C’est une sorte de révolution : à l’heure ou les services sont de plus en plus hyperspécialisés, l’hôpital concentre aussi de plus en plus de problèmes sociaux, il nous faut donc repenser notre configuration sur le sujet."
 
D’autres marqueurs importants en 2014 ?
 
"L’augmentation du nombre d’accouchements et de l’activité des urgences, avec notamment une très forte activité des urgences pédiatriques, qui correspond sans doute à la difficulté de trouver un pédiatre en ville. Enfin, l’année 2014 a marqué une réelle rupture du point de vue de la chirurgie ambulatoire. Nous avions une volonté de la développer et elle a augmenté de 7 % en 2014. C’est un vrai changement, qui induit aussi une organisation différente dans tous les services."
 
Toutes ces évolutions ont lieu dans un contexte économique pour le moins compliqué. Comment se porte les finances du CHU ?
 
"Sur l’année 2014, nous avons un déficit de 2M€ : il faut le combler, mais ce n’est pas énorme rapporté à un budget de 460 M€. La dette est aujourd’hui autour de 95 M€, alors qu’elle était de 110M€ à mon arrivée. Nous l’avons réduite parce que nous faisions des excédents et autofinancions la plupart de nos investissements. De ce point de vue, l’année 2015 s’annonce plus difficile. Nous allons sans doute devoir emprunter davantage."
 
Avec un objectif de rentabilité ?
 
(il coupe) "On n’utilise pas ce mot. Mais l’équilibre budgétaire est, à mon sens, un élément essentiel d’une politique publique, qui bénéficie d’argent public, de la sécurité sociale. Les médecins, syndicats, personnels ont intégré le fait que la situation va être difficile dans les années qui viennent. La loi de financement de la sécurité sociale votée par le parlement montre qu’il va falloir faire des économies. Et notamment sur le fonctionnement. Je trouve normal que les établissements de santé participent à l’effort national : il faut qu’on ne dépense que ce qu’on a. Ce qui ne nous empêche pas d’investir, en menant des grands projets sur l’activité de demain. 2014, c’est le plus fort investissement du CHU depuis…. Pour un investissement moyen annuel de 31 M€. Et 38M€ seront investis en 2015 !"

Une chambre de simulation de l'unité de réanimation chirurgicale, située sur la zone hospitalière Larrey.
Une chambre de simulation de l'unité de réanimation chirurgicale, située sur la zone hospitalière Larrey.
Un mot, justement, sur les chantiers passés et à venir ?
 
"Il y a bien sûr l’unité de réanimation chirurgicale à Larrey (6M€), mais également la salle hybride (5M€), l’une des trois seules en France : là, c’est Star Trek, la chirurgie de demain, avec un bloc opératoire et une imagerie réunis dans la même salle, et une technique permettant d’être le moins invasif possible. Quoi d’autre… Ah oui !, L’hélicoptère en octobre dernier, avec bientôt le début de travaux de l’hélistation, à la fin de l’enquête d’utilité publique. Dans l’actualité, il y a bien sûr aussi les travaux de l’Hôtel Dieu nord (32 M€), qui réunira, au premier trimestre 2016, les services liés aux maladies du sang, endocrinologie/diabète/nutrition, les soins palliatifs et la médecine interne."

L’évolution du milieu hospitalier, c’est aussi la mutualisation et le travail en réseau. Ça aussi, c’est l’avenir ?
 
"Je ne crois pas du tout à l’hospitalocentrisme. L’avenir, c’est le travail avec les autres, et pas uniquement les CHU. Je crois au travail en réseau : tout le monde ne peut pas tout faire, c’est d’autant plus vrai en période de crise. Ce qui compte, au final, ça n’est pas la proximité, mais la rapidité et l’excellence. Mais pour ça, il faut avoir un réseau, un maillage."
 
Mais le rôle d’un hôpital universitaire, ça n’est pas aussi la proximité ?
 
"Mais ça n’est pas antinomique ! Le tout est de trouver un équilibre entre la proximité –et de ce point de vue, le CHU a des services de grande qualité- et l’excellence."
 
Revenons à la nécessité de mutualisation des moyens. C’est ce que vous portez au sein d’HUGO  (un groupement de coopération sanitaire qui réunit les centre hospitaliers de Brest, Rennes, Nantes, Angers, Tours, Orléans et Poitiers NDLR) dont vous êtes le président ?
 
"HUGO rayonne sur quatre régions : il n’y a pas d’autres groupements de ce type ; il est plus gros que l’AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris NDLR) ! Nous y effectuons un travail sur les soins, les activités de recours. En clair, les spécialités les plus rares : grands brûlés, greffe cardiaque, centre antipoison. C’est une mutualisation pour anticiper l’avenir. Il s’agit d’avoir, pour chacune de ces spécialités, une masse critique suffisante pour que ça puisse fonctionner. Mais ça concerne aussi l’échange d’internes qui, sur un semestre ou deux, vont découvrir un nouveau centre hospitalier ; un projet sur la simulation –le premier en France à intégrer enseignement, médecine et paramédical ; un travail sur des projets de recherche et des appels d’offre nationaux ou internationaux. C’est passionnant !"

Revoir la culture d'établissement sur la fin de vie

Tout autre sujet, vous avez fait venir à Angers, il y a quelques mois, Jean Léonetti, dans le cadre d’une journée consacrée aux soins palliatifs. C’est un axe de réflexion majeur, pour l’hôpital aujourd’hui ?
 
"Oui, car aujourd’hui les gens meurent à l’hôpital : c’est souvent là que se passe la fin de vie. On parle donc là d’une culture d’établissement, qui ne concerne pas que le service ou l’équipe mobile en soins palliatifs. Chacun doit être vigilant et avoir une réflexion sur ces questions médicales et éthiques. La société a évolué et évolue sans cesse, les techniques ont changé… Mais je pense que plus on a une médecine ultraspécialisée, plus il faut avoir une réflexion éthique et profonde, car nous sommes devant des êtres humains.
De ce point de vue, la mutualisation est aussi importante : le CHU d’Angers est, avec le CHU de Nantes, moteur sur le terriroire. Nous avons inauguré récemment un nouvel espace éthique régional en santé, car si un CHU peut avoir cette réflexion autour de l’éthique, un petit établissement n’a pas les moyens de le faire. Et l’objectif, c’est que tous puissent accéder à cette réflexion-là."
 
Il y un acteur dont on n’a pas parlé pour le moment, mais qui a pourtant un rôle majeur dans le monde de la santé depuis 2010, c’est l’Agence régionale de santé (ARS). Quels sont vos rapports avec elle : on sait qu’il existe un peu partout des tensions entre les directeurs de CHU et de l’ARS ?
 
"J’ai toujours eu d’excellents rapports, parce qu’il y a une confiance réciproque. J’ai toujours pensé qu’il fallait un pilotage régional, en matière de santé ; et c’est une bonne chose que l’on intègre l’ensemble des acteurs de parcours de santé des citoyens. Ce qui n’empêche évidemment pas des frictions ou des discussions un peu vives entre nous. Ce sont principalement des discussions budgétaires…"

L’argent, toujours l’argent… ?
 
"On l’a dit tout à l’heure, le contexte va changer. Il va y avoir une contrainte économique extrêmement prégnante, jamais connue dans le domaine de la santé. Ça va nous amener à repenser les organisations, les mutualisations, nous obliger à faire des choix, à diversifier les ressources : il va falloir développer davantage de mécénat, de recherches appliquées ou de brevets.
Mais il n’y a pas que le contexte économique. Il y aura aussi une contrainte épidémiologique nouvelle et le vieillissement de la population : il va bien falloir prendre en charge tout cela de manière adaptée. Comment gère-t-on l’augmentation des maladies chroniques, la résurgence ou l’arrivée de maladies, un contexte social de plus en plus difficile ?"
"Le contexte va changer. Il va y avoir une contrainte économique extrêmement prégnante, jamais connue dans le domaine de la santé."

C’est cela l’hôpital de demain ?
 
"On y est déjà, mais ça va se renforcer. Ça va ressembler à une sorte d’aéroport, avec un plateau technique ultraperformant et ultrasophistiqué au milieu, et tout autour, des services ultraorganisés. On va aller de plus en plus vers de l’ambulatoire, passant, comme je le répète souvent, de l’hébergement sans soins aux soins sans hébergement."
 
Vous semblez avoir un attachement tout particulier à la présence de la culture, au sein du CHU. Aura-t-elle encore toute sa place dans l’hôpital de demain ?
 
"Oui, on n’est pas dans le gadget. Les hôpitaux ont toujours été des lieux de culture et de culte. Dans un hôpital ultramoderne, il faudra au maximum humaniser les lieux. Quand vous arrivez dans le milieu hospitalier, c’est une parenthèse de la vie ou vous êtes coupés de votre famille, de vos amis, de votre travail. C’est un ailleurs qui peut-être très inconfortable, et met en situation de fragilité. Il faut être vigilant dans ces moments-là et la culture peut aider à apprendre ou à embellir la vie. Dans le même ordre d’idées, je tiens à la beauté des lieux. Et puis c’est bien de faire connaître l’hôpital, avec un regard extérieur, de manière différente. Ça n’est pas seulement un lieu de soins."
 
L’hôpital de demain, à Angers, il se fera avec ou sans vous ?
 
"Mais pourquoi tout le monde me pose cette question ? Je n’ai rien demandé et on ne m’a rien proposé ! Je me plais énormément au CHU d’Angers. C’est un métier exigeant, mais palpitant. En ce qui concerne la ville, j’avoue que ça n’a pas été facile au début. Pour la première fois de ma vie, je ne connaissais personne. Dans aucun de mes postes précédents je n’avais eu l’impression que mon poste poserait des difficultés pour rencontrer du monde. J’ai découvert pour la première fois à Angers qu’être directeur de CHU faisait de vous un notable. Mais depuis un an, ça va mieux…"

Yann Bubien, façon Proust...

Le bonheur parfait, selon vous ? Venise, l'hiver, bien accompagné.
Le trait de caractère dont vous êtes le plus fier ? La loyauté.
Votre qualité préférée chez une femme ? L'élégance.
Et chez une homme ? L'élégance.
Votre artiste préféré ? Le peintre Johannes Vermeer.
Votre film culte ? "Barry Lyndon", de Stanley Kubrick.
Le livre qui a changé votre vie ? "A la recherche du temps perdu", de Marcel Proust.
Votre chanson préférée ? "Il suffirait de presque rien", de Serge Reggiani.
Votre plat préféré ? Une côté de bœuf.
Que détestez-vous le plus au monde ? La médiocrité.

Bio express

1971. Naissance le 27 décembre à Bordeaux.
1990-1993. IEP de Bordeaux.
1998-2000. Ecole nationale de la santé publique.
2000-2005. Directeur de cabinet de la Fédération hospitalière de France.
2007-2009. Conseiller de la ministre de la santé, de la jeunesse et des sports, Roselyne Bachelot
2010-2011. Conseiller du ministre du Travail et de la Santé, Xavier Bertrand.
2011. Nommé directeur du CHU d'Angers.
Le défaut que vous inspire le plus d'indulgence ? Les miens.












Angers Mag