Départ du poisson-scie d’Océanopolis à Brest pour sauvegarder son espèce.

Lounes

C'est l'un des animaux les plus fascinants d'Océanopolis mais l'aquarium a accepté de s'en séparer… Pour la bonne cause ! En octobre prochain, la femelle poisson-scie va rejoindre un autre congénère mâle à Montpellier dans le cadre d'un programme de sauvegarde de cette espèce en voie d'extinction. Engagé dans la préservation de nombreuses espèces, l'aquarium devrait aussi céder des œufs de requin-zèbre à la Papouasie-Nouvelle-Guinée l'année prochaine.

Trois mètres de long dont un mètre de rostre en forme de scie. Dans le pavillon tropical d'Océanopolis, la jeune femelle Pristis pristis, nom latin, ne laisse personne indifférent. Depuis la création de l'aquarium à Brest en 2001, elle évolue avec des cousins requins, mais fait en réalité partie de la famille des raies.

À 23 ans, la femelle poisson-scie d'Océanopolis est à peine en âge de se reproduire, mais c'est sur elle et ses trois autres congénères européens que repose peut-être la survie de cette espèce.

Son rostre impressionnant, mais aussi ses nageoires et ses ailerons sont convoités dans toutes les mers tropicales où elle évolue. « C'est une population en réel déclin, en particulier de Madagascar », assure Dominique Barthelemy, conservateur en charge du milieu vivant à Océanopolis. À tel point que l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) l'a inscrite sur la liste des espèces en danger critique d'extinction.

Quatre spécimens seulement en Europe

Rares dans la nature, les poissons-scies le sont tout autant dans les aquariums. Leur est interdit depuis 2007 par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (Cites).

Il n'en existe ainsi que quatre en Europe : deux mâles à Montpellier, une femelle à Valence en Espagne et la femelle brestoise.

Pour tenter de sauvegarder leur espèce, les structures qui les accueillent ont décidé d'essayer de les faire se reproduire. « Le but, c'est de laisser notre poisson-scie femelle en présence d'un mâle sur le long terme, relate le conservateur. Quitte à se priver d'un animal qu'on ne pourra pas remplacer. » Le second mâle montpelliérain ira rejoindre la femelle espagnole.

De Brest à Montpellier

Un voyage en inconnue tant les données concernant la biologie de cet animal sont rares, elles aussi.

« On ne connaît pas vraiment les cycles de reproduction de cette espèce, leur fréquence, le nombre de petits qu'elle peut avoir. Le poisson-scie a été très peu étudié dans son milieu naturel. Peut-être qu'on n'y arrivera jamais. Mais on va essayer », affirme Dominique Barthelemy, conservateur en charge du milieu vivant à Océanopolis.

En octobre prochain, la femelle devrait donc rejoindre l'aquarium Planet Océan à Montpellier. Une logistique complexe sur laquelle les équipes d'Océanopolis planchent depuis plusieurs années. « Les transferts de requins et de raies, on a l'habitude », rassure Pierre Ternat, responsable de l'équipe aquariologie à Océanopolis. Ici, la difficulté, c'est la de l'animal et son rostre.

Légèrement sédaté, le rostre couvert, le poisson-scie sera transporté de Brest à Montpellier par camion dans une cuve de six mètres de long sur trois mètres de large. Un trajet qui devrait durer environ 18h. « Un vétérinaire sera là pour effectuer des contrôles réguliers. »

Les équipes d'Océanopolis s'appuient aussi sur les témoignages de vétérinaires ayant récemment participé à des transferts de poissons-scie de Toronto à la Floride ou de la Suède à l'Espagne.

Le moment critique reste celui de la capture. Les équipes de soigneurs préparent la femelle poisson-scie depuis plusieurs mois : « La stratégie classique, c'est quand les plongeurs attrapent l'animal avec une sorte de filet chaussette et le remonte à la surface de l'eau. Le problème, là encore, c'est qu'il fait trois mètres de long et que son rostre peut être dangereux. Depuis plusieurs mois, nous avons déplacé peu à peu sa station de nourriture vers un bassin d'acclimatation de faible profondeur, adjacent au bassin des requins. Elle a fini par y rentrer d'elle-même et y a même passé plusieurs jours. »

Mais si au dernier moment, miss poisson-scie fait de la résistance, les soigneurs ont développé une autre solution pour pouvoir l'attraper sans la stresser :

« Depuis plusieurs mois, nous réalisons des plongées de désensibilisation. Toutes les semaines on plonge pour s'approcher le plus possible de l'animal sans qu'il réagisse négativement. C'est un succès, on tient au moins cinq minutes sans qu'il réagisse », explique Pierre Ternat, responsable de l'équipe aquariologie à Océanopolis.

Des œufs de requins-zèbres réintroduits en Indonésie

Dans le même bassin, d'autres animaux vont, eux aussi, participer à un programme de préservation : les requins zèbre. L'aquarium en héberge trois en âge de se reproduire : deux femelles et un mâle.

Ils vont prendre part à un projet lancé par les autorités indonésiennes qui à réintroduire des requins-zèbres reproduits en aquariums.

Victime de la surpêche et de la dégradation de leur habitat en Papouasie-Nouvelle-Guinée, les requins-zèbres déclinent et sont inscrits sur la liste des espèces menacées de l'UICN. Malgré la création de zones marines protégées et la réglementation de la pêche, leur nombre ne croît pas.

La sous-population de requins-zèbres de l'est de l'Indonésie et de l'Océanie est même de l'extinction.

« Nous avons été les premiers en Europe à maîtriser la reproduction des requins-zèbres en aquarium », déclare Dominique Barthelemy, conservateur en charge du milieu vivant à Océanopolis.

Les requins-zèbres brestois produisent jusqu'à une quinzaine de juvéniles par an depuis 2013.

« Nos requins ont été testés, ils sont génétiquement compatibles avec les populations de requins zèbres des Raja Ampat » souligne Dominique Barthelemy qui se réjouit de participer « à un des très rares programme d'envergure de réintroduction de requin dans le milieu naturel. »

Un agrément « de reproduction » vient ainsi d'être décerné à Océanopolis, faisant de l'aquarium brestois la septième structure, et seul représentant français, de ce nouveau programme de conservation.

Les œufs des requins-zèbres brestois pourraient ainsi être envoyés par avion dès l'année prochaine en Indonésie dans le cadre de ce programme.

« Il faudra les envoyer au moment où les embryons seront bien accrochés, mais pas encore prêts à sortir de l'œuf, entre la 10ᵉ et la 15ᵉ semaine environ » a déjà calculé Dominique Barthelemy.

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Deux projets de plus pour participer à la protection de la biodiversité. Mais l'aquarium est engagé depuis longtemps dans des programmes de conservation en faveur des coraux, des poissons tropicaux ou des mammifères marins.