Angers, théâtre politique

Festival d'Anjou, le retour à Angers # 1


Rédigé par - Angers, le Mercredi 3 Juin 2015 à 07:56


Du 8 au 27 juin, le Festival d'Anjou déroulera sa 66e édition, sous la direction artistique de Nicolas Briançon. Si le château du Plessis-Macé demeure le cadre privilégié de la manifestation théâtrale, l'ensemble du Concours des Compagnies se déroulera au Grand Théâtre d'Angers. Après 38 ans d'absence (ou presque), le festival effectue son retour dans la ville-centre, là-même où il avait vécu ses plus belles heures, au début des années 50, à l’ombre du château. La preuve, s’il en faut, que l'événement est histoire de culture, mais aussi de politique…



Serge Reggiani et Maria Casarès, dans la "Dévotion de la Croix", en 1953. Crédit photo : Studio Bernard - Paris / Archives municipales d'Angers.
Serge Reggiani et Maria Casarès, dans la "Dévotion de la Croix", en 1953. Crédit photo : Studio Bernard - Paris / Archives municipales d'Angers.
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De l’ambition, des retournements de situation, des personnages hauts en couleur, des guerres d’ego… et une fin heureuse (gageons-le !) : ne sont-ce pas là les ingrédients idoines pour une bonne pièce de théâtre ?

A la bonne heure ! C’est justement le savoureux mélange qui définit le rapport du festival d’Anjou à la ville d’Angers, depuis la création de l’événement culturel, au tout début des années 50. Local ou national, le facteur politique y a joué un rôle déterminant, à telle enseigne qu’il aura éloigné le festival de son berceau durant près de 40 ans, malgré des tentatives de rapprochement et quelques représentations récentes, notamment au cloître du Ronceray.
 
Le festival angevin fête sa 66e édition : c’est sa longévité plus que son existence même qui marque sa singularité dans le paysage culturel français. Oui, le festival d’Anjou est un survivant, qui ne devait être, lors du tout premier et unique spectacle donné en 1950, qu’un coup de projecteur touristique sur l’Anjou. C’était en tout cas la volonté du préfet Jean Morin, à l’initiative de l’événement, lorsque « Roméo et Juliette », mis en scène par René Rabault et donné par sa compagnie Le Masque aux Genêts, se joue au… château de Brissac. Premier amour contrarié avec Angers et son château, alors en restauration.

Du touristique à l'artistique...

"Jeanne au Bûcher", en 1951, au château d'Angers. Mise en scène René Rabault. Crédit photo : Bruel/Archives municipales d'Angers.
"Jeanne au Bûcher", en 1951, au château d'Angers. Mise en scène René Rabault. Crédit photo : Bruel/Archives municipales d'Angers.
​Ce « one shot », c’était sans compter sur le succès local de la manifestation et le contexte national de décentralisation de la culture. De nombreux festivals naîtront à la suite de celui d’Avignon, en 1947, afin de populariser le théâtre en le faisant sortir des seuls cercles parisiens et prolonger l’élan d’humanisme et de réformisme nés de la Libération.

Bref, le cadre général est porteur, même si l’Anjou n’en est pas encore là. Qu’on ne s’y trompe pas : quasiment jusqu’à la fin des années 50, le festival est considéré par les élites locales comme un outil de promotion de l’Anjou et de son patrimoine. Le préfet Jean Morin lui-même le concède en 1954 : « Le festival est une manifestation dont le seul but est de servir de renom à la ville d’Angers. »

En 1951, fort du succès de 1950, on met ainsi les petits plats dans les grands en organisant une conférence de presse à Paris, avec l’ambition de créer un festival annuel, tout ça dans le cadre très institutionnel de la Semaine touristique de l’Anjou... C’est aussi l’arrivée au château d’Angers, qui restera, 25 ans durant, le cocon chéri du festival.

Le théâtre a mis un pied à Angers, et y mettra les deux en 1952, le 18 avril exactement, avec une décision officielle de la municipalité instituant le Festival d’art dramatique d’Angers, avec une enveloppe financière conséquente : la condition sine qua non pour que le festival, convoité par d’autres villes de l’ouest, reste en Anjou.

Même s’il reste organisé par le Comité départemental de tourisme, l’événement passe alors sous le haut patronage du Ministère de l’Education nationale.

Le temps de l'épanouissement

Albert Camus, météorique directeur artistique, adapte "Les Esprits", en 1953. Crédit photo : Studio Bernard-Paris/Archives municipales d'Angers
Albert Camus, météorique directeur artistique, adapte "Les Esprits", en 1953. Crédit photo : Studio Bernard-Paris/Archives municipales d'Angers
C’est une figure importante du monde du théâtre qui prend alors la direction artistique du festival, en la personne de Marcel Herrand. Expérience couronnée de succès, mais courte, puisque l’homme meurt durant la préparation du festival de 1953, finalement suppléé par l’un de ses amis proches : un certain Albert Camus. L’écrivain ne dirigera le festival qu’en 1953, puis reviendra y monter « Le Chevalier d’Olmedo (Lope de Vega), en 1957, mais son ombre plane aujourd’hui encore sur l’événement.

Le style du festival d’Angers est alors impulsé, qui fera sa force en même temps que sa faiblesse jusqu’au milieu des années 60 : un événement « typé Comédie-Française », très orienté vers le classique (Shakespeare, Molière, Racine, Corneille) –qui ignore quasiment le théâtre contemporain des Anouilh ou autre Ionesco- mais qui se distingue des autres festivals en finançant des créations. La première d’entre elles –« L’Homme qui a perdu son ombre », de Paul Gilson- est d’ailleurs donnée dès 1953.

Le rendez-vous est en marche et va s’épanouir sous l’ère Jean Marchat (1954-1965).  L’argument touristique cède peu à peu sous l’artistique et le culturel : le festival s’installe dans la ville et le département avec la création d’activités satellites. La Société des amis du festival naît en 1954 suivie par les Entretiens d’Angers, en 1959, qui réfléchissent sous l’égide de la Recherche scientifique sur des questions théâtrales.

En 1961, Les Débats introduisent le théâtre dans les établissements scolaires, dans les semaines qui précèdent le festival, puis en 1963, les « Matinées poétiques » introduisent des récitals dans le château.
Bref, si le festival devient une véritable institution au niveau local, il s’essouffle du point de vue national. La tentative de « dépoussiérer » le style très Comédie-Française de Jean Marchat, portée par Michel de Ré (1966-1969), se heurte, notamment, aux événements de 1968. Le charme est rompu et Maurice Germain (1970-1973) ne le retrouvera pas.
 
Malgré tous ces atermoiements, Angers et son château restent les centres névralgiques du festival… mais plus pour longtemps.

​Les Rois Jean…

En 1975, le festival d’Anjou succède au festival d’Angers, pour donner une autre dynamique à l’événement. L’homme-clé s’appelle alors Jean-Albert Cartier, qui a les pleins pouvoirs sur tout ce qui est culturel à Angers depuis le début des années 70. Son ambition ? Elargir le champ d’action du festival en reliant les disciplines artistiques entre elles. L’expérience est menée trois ans durant : c’est un échec. En 1978, il faut repartir sur de nouvelles bases. C’est à ce moment très précis que la rupture entre le festival et Angers se noue. « Un matin d’avril 1978, dans les murs du Conseil général », se souvient précisément Gérard Pilet, alors adjoint au maire d’Angers, Jean Monnier, en charge des affaires culturelles. « Il faut replacer tout ça dans son contexte… en 1975, les conseils généraux commencent à s’affranchir de la tutelle des préfets et veulent marquer leur territoire… tout comme Jean Monnier, tout nouveau maire d’Angers en 1977 ! »

Les premières escarmouches apparaissent d’ailleurs dès 1977, lorsque la décision du nouveau conseil municipal de construire les voies sur berges est prise : trop de bruit pour le château !

Retour à cette matinée d’avril 1978 : « Jean Monnier a dit à Jean Sauvage (alors président du festival d’Anjou) que la ville d’Angers ne participerait plus financièrement au festival, et que s’il voulait venir au théâtre municipal, il devrait payer », raconte Gérard Pilet. « Jean Sauvage en a profité pour dire que le festival était l’affaire du Conseil général. Et voilà… »

Jean Sauvage, président du festival et du Conseil général (depuis 1982) et Jean-Claude Brialy en 1985, lors de sa première année de direction artistique. Crédit photo : Festival d'Anjou
Jean Sauvage, président du festival et du Conseil général (depuis 1982) et Jean-Claude Brialy en 1985, lors de sa première année de direction artistique. Crédit photo : Festival d'Anjou
Voilà le festival parti pour un exil de 38 ans ! S’il retrouve son lustre artistique sous la présidence de Jean-Claude Brialy, à partir de 1985, il ne retrouvera plus Angers avant cette 66e édition, malgré plusieurs tentatives de rapprochement. « Brialy y était favorable, la Ville d’Angers n’y était pas opposé, mais Jean Sauvage a dit non », relate Gérard Pilet, qui poursuit : « Ensuite, je suis intervenu plusieurs fois auprès du maire Jean-Claude Antonini, sans succès. Pas question de transiger avec André Lardeux puis Christophe Béchu à la présidence du Conseil général… »

​Il aura donc fallu une élection municipale et l’alternance pour rendre le tout faisable. « C’est énorme, ce retour à Angers », commente Gérard Pilet. « Je suis très très content, car le patrimoine ne nous appartient pas ».
« Tout est bien qui finit bien ? » Non, il reste un défi, pour les responsable du festival, après ce retour à Angers : le retour au château. Avec deux interlocuteurs à convaincre : les Monuments historiques et le Ministère de la Culture. Une histoire politique. Encore.

Merci aux équipes des archives départementales et municipales pour leur concours. Source principale de cet article : le mémoire de maîtrise en histoire contemporaine de Julien Maillart.




Journaliste Animateur du blog " Des mots à la marge " En savoir plus sur cet auteur








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