"Brexit : nos gouvernants ne comprennent pas ceux qu’ils gouvernent"


Rédigé par David CAYLA, économiste à l'Université d'Angers et membre des Economistes Atterrés - Angers, le 27/06/2016 - 09:11 / modifié le 27/06/2016 - 09:16


"Et maintenant ?" Le titre du Sunday Times était éloquent, dimanche matin, et traduit les questions posées par la victoire du "leave", lors du référendum organisée jeudi 23 juin au Royaume-Uni à l'endroit de l'Union européenne. Un choix qui interroge aussi les orientations prises par l'Europe ces 30 dernières années et le rôle des dirigeants européens, selon l'économiste "atterré" David Cayla. C'est notre [Tribune du lundi].



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Le Royaume-Uni a voté pour la sortie de l’Union européenne. Les bourses dévissent, la livre sterling s’effondre, le Premier ministre qui décida du référendum annonce sa démission. C’est la panique dans la classe politique. François Hollande exige l’accélération du processus de départ du Royaume-Uni, tandis que les commentateurs s’affolent en disant n’importe quoi.

Certains vont même jusqu’à souhaiter un nouveau référendum pour annuler le premier au motif que les électeurs sont irresponsables, mal informés, immatures ou racistes. La palme va tout de même à ces calculs savants qui montrent que ce sont les électeurs âgés qui ont majoritairement remporté la décision. Inadmissible. Les vieux sacrifient l’avenir des jeunes par pur égoïsme. Car l’Europe, c’est l’avenir. C’est l’avenir depuis cinquante ans. Et François Fillon, au micro d’Europe 1, d’estimer de bon matin : « les jeunes devraient avoir deux voix dans un référendum sur l’UE ». François, calme-toi et prend un verre d’eau. Si les voix des jeunes comptaient double, tu n’aurais aucune chance à la Présidentielle.

Heureusement, il y a les Ecossais. Le nationalisme, c’est mal quand ce sont les Anglais, mais c’est bien quand ce sont les Ecossais. Parce que les Ecossais sont des nationalistes pro-européens. D’ailleurs, "mon" député Luc Belot (Parti socialiste, député de la 1re circonscription du Maine-et-Loire, NDLR) l’a bien compris. Sur Facebook il écrit : « Bienvenue en UE à mes amis Scott’s bientôt indépendants ». Appeler publiquement à la disparition du Royaume-Uni, un pays ami de la France avec lequel nos armées coopèrent en ce moment même sur les champs d’opération militaire... On a connu plus adroit et plus diplomatique comme réaction d’un représentant de l’Assemblée nationale.
"Comment être surpris de cette défiance populaire généralisée ? Depuis les référendums de 2005 et les non français et néerlandais au traité constitutionnel européen, rien n’a été fait pour changer l’Europe. Les dirigeants européens se sont bunkerisés dans leurs certitudes, faisant passer par le Parlement ce que les citoyens avaient refusé par leur vote"

Le plus surprenant, c’est que tous ces gens puissent être surpris. Or, le résultat de ce référendum était prévisible. Toutes les dernières consultations organisées sur l’Union européenne se sont soldées par une victoire de l’euroscepticisme. Ce fut le cas en avril dernier, lorsque les Néerlandais ont massivement rejeté l’accord de libre-échange UE-Ukraine ; ce fut vrai également en décembre, lorsque les Danois ont rejeté à 53% l’idée d’une coopération renforcée ; et ce fut le cas enfin l’année dernière lorsque le peuple grec rejeta à 61% les propositions des autorités européennes pour faire face à la crise grecque.

Quatre référendums, quatre défaites. Et c’est sans compter la montée, partout en Europe, des partis eurosceptiques, comme le Mouvement 5 étoiles italien qui a conquis Rome et Turin la semaine dernière, lors des élections municipales italiennes.

Comment être surpris de cette défiance populaire généralisée ? Depuis les référendums de 2005 et les non français et néerlandais au traité constitutionnel européen, rien n’a été fait pour changer l’Europe. Les dirigeants européens se sont bunkerisés dans leurs certitudes, faisant passer par le Parlement ce que les citoyens avaient refusé par leur vote.

Au lieu de construire un modèle social et une économie prospère, ils ont répondu à la crise financière et économique par plus de libéralisation et plus d’austérité, entrainant la faillite des économies d’Europe du Sud.
Au lieu de lutter efficacement contre les paradis fiscaux et le dumping fiscal organisés depuis le Luxembourg, les Pays-Bas ou l’Irlande, ils ont promu des politiques de dérégulation et de concurrence sociale et nommé l’ex premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne.
Au lieu de refonder les traités européens qui empêchent toute politique économique ils ont achevé de corseter les politiques budgétaires nationales en ratifiant le Pacte budgétaire et ils ont mis les politiques économiques nationales sous supervision de la Commission en instaurant le Semestre européen et en dictant à chaque Etat membre les grandes orientations qu’il doit suivre.

David Cayla. Crédit photo : Margot L'Hermite
David Cayla. Crédit photo : Margot L'Hermite
Si encore cette bureaucratie européenne avait un minium d’efficacité sur le plan économique... Mais non. C’est justement le contraire. Depuis dix ans, l’Union européenne ne progresse guère en terme de prospérité. Alors que, de l’autre côté de l’Atlantique, les Etats-Unis ont vu leur croissance repartir depuis 2011 et le chômage baisser, la croissance de l’Union est atone et fragile. La Grèce, humiliée démocratiquement et mise sous tutelle depuis 2011 par ses créanciers européens, a toujours une dette insoutenable et un chômage massif.

Dans la plupart des pays d’Europe, les dépenses d’investissement sont encore bien inférieures à ce qu’elles étaient avant la crise, malgré le plan Juncker. Même l’Allemagne connaît une croissance économique poussive, malgré ses excédents commerciaux. D’ailleurs, un pays où le taux de pauvreté ne cesse de progresser depuis plus de quinze ans peut-il être sérieusement considéré comme prospère ? Dans le pays le plus puissant d’Europe vivent plus de 12,5 millions de pauvres, ce qui fait qu’il y en a davantage en Allemagne qu’en France en proportion.

Nos responsables politiques font semblant de découvrir que le projet européen est en train d’échouer à améliorer la vie des gens. Ils s’offusquent du rejet croissant d’une « belle idée », sans voir que les résultats concrets de cette Union européenne sont en total décalage avec les promesses de prospérité et de paix si souvent avancées.
Mais qu’ont-ils proposé comme initiative un peu ambitieuse depuis vingt ans ? Qu’est-ce que l’Europe a apporté en terme de bien-être aux agriculteurs qui ont subi une réforme brutale de la PAC, aux chauffeurs routiers qui sont victimes du dumping des transporteurs d’Europe de l’est, aux fonctionnaires qui subissent les politiques d’austérité imposés par Bruxelles, aux ouvriers qui sont en concurrence avec des travailleurs détachés sur les chantiers…

Si, onze ans après le rejet du référendum de 2005, alors que le FN est devenu le premier parti de France, nos responsables politiques sont surpris et tristes par le résultat du référendum britannique, c’est sans doute qu’ils sont aveugles et sourds, et surtout totalement irresponsables.









1.Posté par Landoni Gerard le 28/06/2016 03:45 (depuis mobile) | Alerter
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Excellent constat. Toutefois il faut rappeler que cette construction européennne est une opération conduite par les américains avec pour seul objectif sa domination et sa neutralisation sur le plan économique.

2.Posté par Alex le 28/06/2016 11:50 (depuis mobile) | Alerter
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Merci pour ce billet, ok sauf pour la ligne sur les usa qui font surtout semblant.
Aveugles, inconscients ou juste tellement soumis qu''ils ne jouent pas pour l''Europe ?

3.Posté par Christel Tessier le 28/06/2016 21:09 | Alerter
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Le commentaire 1 est un peu parano...mais il est vrai que je vis aux US en ce moment, et leur souci est surtout d'avoir perdu leur principal allié au sein de l'UE...Quand au cynisme de nos classes politiques européennes, il m'écoeure depuis longtemps et ne me donne pas envie de rentrer maintenant...

4.Posté par Christel Tessier le 28/06/2016 21:12 | Alerter
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...j'ajouterai que le constat positif sur l'économie US est à nuancer : le salaire minimum ici est en chute libre, les classes moyennes se sont paupérisées, les petits boulots sont légion, les frais de scolarité et de soin explosent...pas de quoi se réjouir vraiment. Par contre, je partage totalement le constat sur l'Allemagne, et son déni de pauvreté...















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