Daniel Besnehard : « Je suis avant tout un spectateur amoureux du spectacle »


Rédigé par Tiphaine CRÉZÉ et Sébastien ROCHARD - Angers, le Dimanche 6 Mars 2016 à 14:41


30 ans après son arrivée au centre dramatique national d’Angers (ancien Nouveau Théâtre d’Angers) dont il a vu la naissance, Daniel Besnehard s’apprête à quitter ses fonctions de délégué général. Rencontre avec l’une des mémoires du théâtre angevin, qui n’aime guère le mot « retraite ».



Daniel Besnehard, figure historique du théâtre à Angers, quittera ses fonctions de Délégué général du Centre dramatique national (CDN) le 1er avril.
Daniel Besnehard, figure historique du théâtre à Angers, quittera ses fonctions de Délégué général du Centre dramatique national (CDN) le 1er avril.
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Quand quitterez-vous officiellement vos fonctions de délégué général ?

"Officiellement le 1er avril, c’est comme un poisson. J’ai un peu le sentiment d’avoir fait le tour de la fonction institutionnelle. S’imposer un point final volontaire, ça permet sans doute de reconstruire ou inventer. De faire quelque chose après. Quand je suis revenu à Angers en 2007 pour faire 9 ans avec l’aventure de Frédéric Bélier-Garcia, je n’imaginais pas du tout à ce moment-là que les cartes seraient rebattues, que le Quai se mettrait en place, que le Centre Dramatique deviendrait son moteur."
 
Appréhendez-vous votre départ en retraite ?

"Je n’aime pas le mot « retraite ». Disons plutôt « être en retrait » car je vois plutôt mon départ comme un retrait de la fonction institutionnelle.
Par rapport à l’époque où j’ai commencé à la Comédie de Caen, à la fin des années 70, il y a eu un très grand développement des équipes et des projets artistiques. Le rapport à la programmation d’une saison est donc très différent : on a énormément de propositions légitimes, mais une programmation au Quai, c’est 15 noms maximum. J’ai une addiction à la représentation théâtrale et être dans ce rapport de sélection qui amène à dire « non » tout le temps à beaucoup de gens à qui on aimerait dire « oui », ça me fatigue. Ca construit des rapports difficiles.
C’est vachement bien qu’il y ait du renouveau dans les regards. J’ai quand même été quasiment 17 ans avec Claude Yersin, puis 9 ans avec Frédéric Bélier-Garcia, donc 26 ans où j’ai été un peu la porte d’entrée du théâtre… à un moment, c’est bien de laisser la main à d’autres gens." (en l’occurrence Nicolas Roux, auparavant directeur adjoint du CDN de Montpellier, NDLR)
 
Quelles sont vos envies désormais ?

"J’aimerais que les années qui viennent ressemblent à celles qui ont précédé mon entrée dans l’institution théâtrale, quand j’étais étudiant. Je suis avant tout un spectateur amoureux du spectacle.
Depuis que je suis revenu à Angers (en 2007, NDLR), je n’ai pas écrit une ligne de fiction. Ça a été un choix : quand Frédéric est arrivé, il était avant tout un metteur en scène indépendant, j’ai voulu faire ce travail d’accompagnement. Je ne serai que dans la fonction de programmation, et pas du tout dans la fonction d’associé, ce que j’avais été avec Yersin, lors des 16 premières années. Bref l’idée, c’est d’essayer de réécrire : il y a le désir, il y a la panique aussi parce que depuis 10 ans, les choses ont changé. En quittant le Quai, je pourrais prendre le temps de l’écriture, deux à trois heures par jour."
 
Vous allez donc couper avec les spectacles ?

"Non, c’est mon addiction, ma drogue."
 

"Pourquoi je vais au théâtre tous les soirs ? C’est précisément pour ne pas être devant un écran de télévision. Pour ne pas être dans quelque chose qui a été mis en boîte et peut être dupliqué à l’infini. La sensation qu’on a dans un théâtre un soir est unique. C’est ça qui m’intéresse"

Qu’est-ce qui vous plait tant dans le théâtre ?

"C’est une façon de donner un rendez-vous avec la nuit. En tant que spectateur et en tant qu’auteur, le théâtre, c’est toujours des vies par procuration. On est dans un rapport de fiction mais on est toujours en direct. Et ce truc particulier d’avoir des êtres vivants, des acteurs dans des personnages de fiction face à des spectateurs qui sont des vivants, n’existe que dans le théâtre, peut-être dans la danse aussi. Ce qui existe dans le spectacle vivant en somme, je ne m’en lasse pas, et je ne sais pas pourquoi. Pourquoi je vais au théâtre tous les soirs ? C’est précisément pour ne pas être devant un écran de télévision. Pour ne pas être dans quelque chose qui a été mis en boîte et peut être dupliqué à l’infini. La sensation qu’on a dans un théâtre un soir est unique. C’est ça qui m’intéresse, mais si je m’endors souvent. Mais ce n’est pas un sommeil d’ennui, c’est justement le sentiment d’être bien dans cet endroit."
 
A quand remonte votre rencontre avec le théâtre ?

"On était avec mon frère (l’agent et producteur Dominique Besnehard, NDLR) dans un lycée avec une professeure très généreuse. Mon goût pour le théâtre est né en allant voir des représentations théâtrales organisées par le lycée de Deauville. On allait à la Comédie de Caen. Ensuite, cette professeure - qui ne se contentait pas de voir un spectacle par mois -nous a emmenés voir plein de trucs hors du cadre scolaire. On a tous les deux eu des désirs de théâtre et de cinéma sans avoir eu de terreau fertile pour cela : nos parents étaient épiciers."
 
Comment avec-vous rencontré Claude Yersin ?

"Intrinsèquement, dans le rapport à la matière théâtrale, à l’écriture j’étais assez proche de Claude. Avant d’entrer à la Comédie de Caen, j’avais fait une maitrise sur le théâtre du quotidien. Et précisément sur une des premières pièces de Claude Yersin : « Concert à la carte » de Franz Xaver Kroetz. C’est comme ça que l’on s’est connu. C’est une des toutes premières personnes à qui j’avais donné un texte à lire. Les choses se sont enclenchées comme ça : à partir d’un intérêt réel que j’avais sur ce matériau du réalisme."
 
Vous avez qualifié votre rapport avec Claude Yersin de « complicité polémique » ?

"On était à la fois très proches et absolument différents. Ça créait des débats, des disputes, mais notre socle de répertoire, le réalisme, qui était au cœur du travail de Claude, était le même. Il m’a servi de tuteur et était très critique dans le détail, là où c’est important, où les choses se font dans l’écriture."

Racontez-nous les années qui ont suivi.

"Je suis arrivé à Angers en 1986. Ces années correspondent à des périodes où l’on fait beaucoup de choses, on a des audaces, on fonce. J’ai écrit relativement jeune. 1986 est un moment de fécondité. J’ai eu un rapport de reconnaissance de l’institution, du métier, autour de la trentaine. Et puis à un moment, il y a dix ans, j’ai décidé d’arrêter. J’ai écrit « Vaches Noires » en 2009, qui était un peu le parallèle d’ « Arromanches » avec 20 ans de différence. Il n’y a pas photo : la pièce de 1986 est bien meilleure. C’est à partir de ce moment là que je me suis dit « c’est la fin d’un cycle je n’écris plus de théâtre ». De l’intérieur, on sent qu’une chose est dans la répétition, ou en trop."
 
Votre désir d’écriture est-il revenu aujourd’hui ?

"J’ai une envie forte d’écriture, mais pas de théâtre. Je fais partie de cette génération d’auteurs associés à des institutions : j’ai donc écrit dans des conditions de rêve. Les acteurs étaient choisis, on avait la presse, les lumières. L’essentiel de mes pièces ont eu des cadres de production tout à fait favorables par rapport à ce que sont aujourd’hui les conditions, y compris pour des auteurs en vogue. Il y a cette question de forme et une question de fond. Je reste attaché à une forme de réalisme et aujourd’hui les écritures ont quand même assez bougé. J’ai plus envie d’écrire un récit roman, sans être de l’autofiction, mais dans un rapport fort à soi-même."
 
Revenons aux premières années du NTA à Angers. A quoi cela ressemblait ?

"La première aventure est liée au centre dramatique créé en 1986. Il s’appuyait sur le théâtre municipal, place Imbach, qui a accueilli la première production en juin 1986, avec « Arromanches ». L’idée de Claude, c’était de faire comme au Petit Odéon à Paris : une salle de 100 places dans laquelle on joue 30 fois, ce qui était complètement inhabituel. Ça a été un détonateur parce que c’était justement le genre de théâtre qu’Angers n’avait pas eu. Les gens rencontraient un théâtre contemporain, réaliste. On était des théâtreux, mais qui parlions du monde. Le gradin qui a servi à cette création est d’ailleurs aujourd’hui le gradin du théâtre du Champ de Bataille. Il y avait aussi la salle Beaurepaire, de 450 places, dans la tradition d’un cinéma-théâtre. Claude avait eu l’idée de créer un plateau de 16x16 mètres, qui a permis d’accueillir un certain nombre de programmation.
Dans la première saison d’abonnement, il y avait aussi les productions du Centre national de danse contemporaine. Ca n’est pas avec Le Quai qu’est arrivée l’idée d’un abonnement commun, il existait déjà en 1986. Cela permet aux gens d’avoir une diversité, avec également un pôle jazz et musique improvisée.
Très vite, ça a bien marché. Ça a été une belle aventure que Le Quai ne fait que conforter. Il y a une vraie forme de continuité."
 
Une continuité interrompue par cette parenthèse au Théâtre National Populaire de  Villeurbanne entre 2003 et 2007…

"J’avais fait des vrais adieux en 2003. Je n’imaginais vraiment pas revenir à Angers. En terme de prestige, de carrière, le TNP était peut-être plus important que le NTA mais je suis finalement revenu en 2007, aux côtés de Frédéric Bélier-Garcia. On avait des liens légers, par le biais de mon frère. Je connaissais son travail, notamment sur « Hilda » de Marie Ndiaye et « Biographie : un jeu », de Max Frisch, et j’aimais bien son travail. On s’est rencontrés et l’idée de revenir à Angers au sein d’une équipe de 15 personnes m’a vite décidé à quitter le Théâtre national populaire de Villeurbanne."

A ce propos, quel directeur est Frédéric Bélier-Garcia ?

"La qualité de Frédéric c’est d’être d’abord dans la défense de l’objet artistique : ce qui le passionne avant tout, c’est de faire du théâtre, des œuvres. C’est quelqu’un qui ne signe pas les pétitions, il n’est pas dans cet enjeu-là quand la plupart des directeurs de centres dramatiques nationaux (CDN) le sont. Ca n’est pas un militant de l’action culturelle au sens strict du terme et, en même temps, il a été très soucieux de continuer le travail du CDN sur les actions scolaires ou la découverte. Sa grande qualité de directeur c’est d’amener des choses nouvelles mais sans effacer ce qu’il y a eu de positif avant. C’est quelqu’un qui veut les choses, qui ne contextualise pas si ça plaira à un tel ou un tel. Il a un charisme fort sur une équipe. C’est quelqu’un qui n’est pas trop sur une nomenclature d’autorité ou de pouvoir. : il a un rapport très concret et direct avec les équipes…"
"En tant qu’auteur, j’ai toujours eu conscience que c’était l’argent public qui produisait le spectacle. Ce qui amène à ne pas avoir d’attitude dandy, être dans une relation à l’écriture qui s’interroge sur le monde dans lequel on vit. Sans faire de théâtre sociologique, j’avais toujours un référent public, culturel et social fort."

 … au contraire de Claude Yersin ?

"Claude n’était pas non plus dans un rapport de hiérarchie bête, il était très estimé des équipes. Ce sont deux natures tellement différentes : Frédéric est plus lunaire, plus poète, avec un côté Pierre Richard à mettre les chaussures à côté. Claude est quand même un peu suisse, dans le sens un peu rigoureux, mais qui n’entachait pas son humour."
 
Et vous, estimez-vous que votre travail est empreint d’engagement ?

"En tant qu’auteur, j’ai toujours eu conscience que c’était l’argent public qui produisait le spectacle. Ce qui amène à ne pas avoir d’attitude dandy, être dans une relation à l’écriture qui s’interroge sur le monde dans lequel on vit. Sans faire de théâtre sociologique, j’avais toujours un référent public, culturel et social fort."
 
Au regard de ces 30 ans de vie angevine, comment considérez-vous l’offre culturelle et théâtrale sur la ville ?

"Elle est satisfaisante, même si je pense qu’il manque un lieu pour des compagnies locales et régionales bien doté..."
 
Il s’agit de renforcer le Théâtre du Champ de Bataille ?

"C’est un lieu que j’aime beaucoup mais qui est un peu précarisé par le fonctionnement. A côté d’un outil culturel aussi vaste et diversifié que Le Quai, il y aurait peut-être une autre possibilité d’accueil des compagnies un peu plus doté financièrement. Le Champ de Bataille est un bon lieu pour des débuts, un lieu des commencements où l’on revoit sa propre enfance: ces salles de villages, paroissiales… (un temps) En même temps, il y a sur Angers un lieu comme le théâtre Claude-Chabrol dont l’identité n’a pas été réellement posée pour l’instant mais qui serait un très bon espace pour accueillir de jeunes compagnies, comme a pu l’être, dans les années 80, le centre Jean-Vilar. Ce qui est important, aussi, c’est la complémentarité avec le THV de Saint-Barthélémy, qui fait un travail formidable avec les compagnies de région. Il y a toujours eu des liens assez harmonieux entre les deux structures.
 
Revenons à la vie culturelle angevine...

"Je vais beaucoup au cinéma, et je lis quand même un peu, mais j’espère lire plus. Une des raisons pour lesquelles j’ai envie de rester à Angers un petit moment, c’est qu’il y a tout : le 400 Coups, Le Quai, on n'est pas loin de Nantes, de Paris. Il y a une capacité, à partir d’Angers, à découvrir plein de choses. En même temps la ville est douce… même si c’est une banalité de le dire. On le voit bien : le changement politique, pour le cinéma ou le théâtre, n’a pas brisé la continuité culturelle."
 
Et le public, lui, a-t-il évolué depuis les années 70 ?

"Un certain public de théâtre, extrêmement militant, est fidèle au théâtre public depuis 40 ans. C’est la génération qui a vécu 68, les grandes révolutions scéniques post-68 : Chéreau, le Living Theater… ils ont des références théâtrales beaucoup plus aigues et provocatrices qu’aujourd’hui, où tout est plus régulé au niveau des audaces.
Les césures esthétiques dans les années 70 étaient beaucoup plus fortes car les sociétés n’avaient pas atteint le niveau de libération d’aujourd’hui."
 
Justement, quel regard portez-vous sur le monde d’aujourd’hui ? Êtes-vous intéressé par l’actualité ?

"Je ne regarde à la télévision que les news. Je suis très curieux du monde. Un des mes autres projets pour les mois et les années à venir, c’est de voyager. Quand on a vu le Mur de Berlin tomber en 1989, cela ouvrait des vocations démocratiques énormes. Aujourd’hui, je trouve le retour des nationalismes et des droites populistes en Europe assez effrayant, en tant qu’Européen ayant la joie de vivre dans un espace très privilégié du monde. Paradoxalement, je suis plus inquiété par cela que par la vague terroriste."
 
Finalement, durant vos trente ans à Angers, vous aurez toujours travaillé dans l’ombre de Claude Yersin, puis de Frédéric Bélier-Garcia. Cela ne vous a jamais dérangé ?

"… Et dans l’ombre de mon frère aussi ? Pas du tout. Je n’ai jamais voulu être directeur, mais ce n’est pas propre à moi. Il y a très peu d’auteurs qui sont directeurs de théâtre. Il y a les livres qui restent. Avec mon frère, on a deux parcours très différents. Lui n’arrête jamais, c’est presque un ogre à la Depardieu, alors que moi, une certaine vie placide et provinciale ne me déplaît pas."

Bio express
5 février 1954 : Naissance à Bois-Colombes, avec un frère jumeau, Dominique.
Années 1970 : Etudes de philosophie et de théâtre à Deauville.
1978 : Création à Théâtre ouvert de sa première pièce « Les Mères grises ».
1984 : « Passagères » reçoit le prix des Nouveaux talents de la SACD.
1986 : Arrivée au CDN d’Angers avec Claude Yersin et Patrice Barret.
1987 : « Arromanches » reçoit le prix de la Meilleure création par le Syndicat professionnel de la critique.
2003 : Quitte Angers pour devenir secrétaire général au TNP de Villeurbanne, dirigé par Christian Schiaretti.
2007 : Retour inopiné dans les bagages de Frédéric Bélier-Garcia à l’occasion de l’entrée du NTA au Quai.
2016 : Quitte le Quai pour des aventures inconnues.












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