« Il faut aller vers un débat local plus dépassionné »

La Gauche à Angers : en travaux ! (Episode # 5)


Rédigé par Yves BOITEAU et Sébastien ROCHARD - Angers, le 03/07/2015 - 08:13 / modifié le 03/07/2015 - 20:42


Seize mois après la victoire de Christophe Béchu aux élections municipales et son deuil à peine passé, la Gauche tente de se remobiliser à Angers. Consciente qu’il faudra du temps, de la volonté et des idées pour dépasser ses divisions mais surtout reconquérir les cœurs de ses électeurs. 5e et dernier épisode de ce premier tour de chantier avec une longue interview du chef de file de la minorité municipale, et ancien maire d'Angers. Volontairement très discret dans les médias depuis les élections, Frédéric Béatse sort (un peu) de sa réserve pour revenir sur les échéances passées, celles à venir, mais aussi sa conception de la politique et le besoin de refondation de la gauche.



Frédéric Béatse (PS) lors de la création de l'association Aimer Angers.
Frédéric Béatse (PS) lors de la création de l'association Aimer Angers.
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(A nos lecteurs : version intégrale de l'entretien publié dans le n°28 d'Angers Mag, cette interview a été réalisée fin mai, bien avant l'incident qui a marqué le conseil municipal de lundi dernier)

Comment avez-vous endossé votre nouveau costume d'opposant ?
 
"Je suis toujours présent, dans la mesure où j’ai tenu mon engagement : je connaissais la règle du jeu, je n’ai pas déserté après l’élection. Si je suis surpris de ce rôle d’opposant ? Non, pas vraiment. J’ai été dans l’opposition au Conseil général, je sais comment ça fonctionne. Ce qui est peut-être plus compliqué, c’est la présence d’un public qui réagit, on a l’impression d’être à un spectacle..."
 
On vous dit parfois « en retrait » au sein du Conseil municipal ? Qu’en pensez-vous ?
 
"C’est volontaire. Il y a un devoir de faire émerger de nouvelles personnes. Je suis là pour animer le groupe, pour aider les uns et les autres à trouver leur place, ce qui n’est pas toujours facile. Je n’ai jamais conçu les choses comme une tribune, donc il n’y a pas de raison que je le fasse maintenant en faisant des coups médiatiques en conseil municipal. Il y a des collègues qui montent en puissance et c’est cela l’objectif : que cette opposition soit un collectif qui émerge et qu’il n’y ait pas la personnalité de l’ancien maire qui intervient sur tout et bloque tout le monde.
J’interviens sur des sujets de fond, ça ne m’intéresse pas de polémiquer. On est dans une logique de temps qui est très longue. On a perdu : c’est logique que la nouvelle municipalité mettent les choses en place, on ne va pas créer une guerre de tranchées de 6 ans. Ce ne serait pas raisonnable. Quand on est contre les choses, je pense qu’on sait le dire assez clairement mais quand c’est dans la continuité ou que l’on aurait fait la même chose, on le dit aussi."
 
Un peu plus d’un an après, portez-vous un regard différent sur la défaite aux élections municipales ?
 
"Pas réellement. Quand on a comparé les choses avec les autres villes où la Gauche à gagné, comme à Nantes ou Rennes, ils ont 7 ou 8 points de moins que la fois d’avant. Nous avons ces 7 points de moins que ce à quoi on aurait pu prétendre par rapport au score de François Hollande à la présidentielle. Et puis on a cette division locale et le fait que j’ai été la cible croisée, en porte à porte, de deux listes. Il y a eu un an de campagne de proximité qui me visait personnellement. Ça a du peser sur deux ou trois points… Le bilan était peu attaqué, le projet non plus, malgré quelques sujets de clivage."
"J’interviens sur des sujets de fond, ça ne m’intéresse pas de polémiquer. On est dans une logique de temps qui est très longue. On a perdu : c’est logique que la nouvelle municipalité mettent les choses en place, on ne va pas créer une guerre de tranchées de 6 ans. Ce ne serait pas raisonnable"

Sans division, vous auriez pu gagner ?
 
"Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr. On n’avait fait qu’un peu plus de 50 % des voix en 2008... Disons qu’on aurait certainement eu plus de chance."
 
Où situez-vous votre part dans cet échec ?
 
"Je ne suis pas du genre à fuir mes responsabilités, donc j'ai pris logiquement cette défaite sur moi. Je l’ai dit le soir-même. Je n’aime pas trop réécrire l’histoire, mais il fallait bien choisir des stratégies. Souvent, on me dit que j’aurais dû me débarrasser de Jean-Luc Rotureau tout de suite : mais moi j’ai toujours créé les conditions d’un accord possible. C’est pour ça que je lui avais proposé la présidence de l’agglo. Je ne pouvais pas faire plus, sauf à carrément m’en aller !"

Mais certains vous ont reproché justement ce côté stratégique ?

"Mais c’était une stratégie, qui était de se dire : « Est-ce qu’on veut gagner ou pas ? ». Je lui avais dit : « Est-ce que notre responsabilité n’est pas au-delà de nous ? » L’agglo, c’est quand même l’urbanisme, le tramway… ça n’est pas un jouet ! C’est une vraie responsabilité !"
 
Comment expliquez-vous qu’il ait refusé ?

"Je pense qu’il était sûr d’être devant. Moi, j’étais convaincu qu’à un moment, il fallait que l’on s’entende. C’est la stratégie du moment, elle n’a pas fonctionné. Et j’en ai entendu parler dans mon camp : que j’étais trop gentil… Mais c’était comme ça que je sentais les choses, sincèrement."
 
Au-delà de cette stratégie, un côté clanique vous a souvent été reproché. Qu’y répondez-vous ?

"Si ça avait été l’histoire d’un clan ou de quelques-uns, la liste n’aurait pas rassemblé comme elle a rassemblé aux municipales et tout aurait volé en éclat après les élections. Dans notre groupe, on travaille bien ensemble, on a envie de continuer… Dans un parti, il y a des élections, avec des majorités et des minorités qui se dégagent. Si faire partie de la majorité, au niveau local, c’est former un clan…"
"J’étais convaincu qu’à un moment, il fallait que l’on s’entende avec Jean-Luc Rotureau. C’est la stratégie du moment, elle n’a pas fonctionné. Et j’en ai entendu parler dans mon camp : que j’étais trop gentil… Mais c’était comme ça que je sentais les choses, sincèrement"

Le contexte national a évidemment pesé dans l’élection municipale. Cela vous dédouane-t-il pour autant d’un inventaire ? Qu’est-ce que vous auriez pu faire mieux ?
 
"Comme maire, j’étais attendu au tournant. Au premier, deuxième conseil municipal, j’ai été noté comme au bord du terrain. N’importe quel maire qui arrive, il y a quand même une indulgence : la marche est quand même assez élevée entre adjoint et maire ! Moi, il fallait que je sois immédiatement efficace, à peu de temps de la campagne. Donc j’ai fait les choses comme je le sentais, c’est à dire d’agir en maire, dans l’intérêt général, celui de la ville, et je n’ai pas eu une vision électoraliste : il y a des choses que je sentais comme ça parce que c’était juste et je l’ai fait."
 
N’êtes-vous finalement pas assez tueur en politique ?

"Je crois toujours qu’on peut rassembler et se retrouver à un moment ou à un autre. J’ai une conception d’équipe dans la gestion d’une municipalité. Les collègues adjoints avaient des compétences vastes, larges et le maire n’a pas vocation à intervenir sur tous les sujets. Ca aussi ça m’a été reproché, de ne pas donner l’image du leader, du chef."
 
Au passage, avez-vous aimé être maire ?
 
"C’est passionnant. Et c’est peut-être ça qu’on n’a pas su transcrire de façon suffisamment visible, de porter une vision de l’avenir de la ville. Je pense qu’on avait tous les ingrédients pour aller naturellement et en douceur dans le sens des atouts de la ville et de l’agglomération. Avec Angers Rives Nouvelles, avec la Cité de l’objet connecté… on avait des choses qui pouvaient s’assembler et trouver leur place en bord de Maine, pour montrer une image d’Angers à l’extérieur et aux Angevins qui correspond exactement à ce qu’on est.
La qualité de vie, la douceur de vivre, le végétal, l’environnement… qui ne sont pas incompatibles avec l’envie de se développer, de faire émerger de nouvelles filières économiques. On n’a pas su le montrer pour deux raisons : la première c’est que ce n’est pas évident de valoriser cela quand ce sont des sujets de voirie ou de propreté qui animent la débat ; le deuxième élément, c’est que la situation économique est telle que les gens sont plutôt concentrés sur les problèmes du quotidien. Il y a une peur de l’avenir. Ce qui nous a pénalisé, c’est la non participation des gens de gauche."
"La situation économique est telle que les gens sont plutôt concentrés sur les problèmes du quotidien. Il y a une peur de l’avenir. Ce qui nous a pénalisé, c’est la non participation des gens de gauche"
 
Beaucoup reconnaissent qu’en tant que maire, nombre de vos actions étaient clairement « de gauche ». Mais vous reprochent dans le même temps votre « proximité » avec le gouvernement actuel. Comment le considérez-vous ?
 
"Je ne mélange pas les niveaux et les responsabilités des uns et des autres. Etre maire de la ville d’Angers, ça n’est pas être Président de la République ou chef d’un gouvernement. Je n’ai jamais été du genre à lâcher mes amis parce qu’ils ont des mauvais sondages. C’est peut être un tort aussi, mais il y a eu des réformes importantes qui pour moi sont de gauche, et que l’on a suivi. Je pense aux rythmes scolaires, aux temps de l’enfant… On n’a pas eu peur d’aller sur certains sujets parce qu’on savait où on allait.
Savoir si c’est à gauche ou pas assez, c’est un débat compliqué : si la politique n’était pas assez à gauche, le PC, les Verts, le Front de gauche seraient triomphants durant les élections ! Or la problématique est d’apporter une réponse de gauche qui soit perçue comme positive par les Français, et de se poser un certain nombre de questions sur ce que c’est qu’être de gauche aujourd’hui."

Justement, quelles sont les priorités pour reconquérir l’électorat populaire et de gauche, celui qui vous a fait défaut ?
 
"Il faut trouver les moyens de recréer le dialogue, d’organiser les modes de rencontres. C’est pour cela qu’avoir différents acteurs de la gauche au sein de l’association Aimer Angers est intéressant. Etre dans une logique de convivialité, croire en la culture, aborder les choses de manière moins frontale, moins partisane, pour retrouver le sens du fond, expliquer les choses, avoir plus de temps.
C’est le problème d’organisation du PS et d’autres partis, ici ou ailleurs : il faut sortir des clivages trop précis. On ne se retrouve jamais à 100 % dans une motion ou une autre, et tout invite à faire des choix tranchés, voire à les rendre caricaturaux par la suite. A cet égard, je pense qu’au PS, les Frondeurs n’ont pas aidé à rendre les choses plus claires sur ce qu’on fait ou pas. Aller vers un débat local qui est plus dépassionné, qui pose des alternatives –moi je peux penser comme les Verts sur tel sujet, comme le PS sur tel autre- et qu’on puisse se le dire en toute confiance sans qu’il y a ait des enjeux électoraux derrière, c’est ça qu’il faut qu’on soit en capacité de construire  à travers les discussions. Assumer ce qu’on ne partage pas avec les uns et les autres et puis voir aussi ce qu’on partage. Ça peut donner une idée de la politique moins caricaturale, moins tranchée, moins embrigadée. Je pense que l’on a cet enjeu en terme de questionnement et de fonctionnement."
 
Tout ça dans un contexte politique et électoral compliqué pour la gauche ?
 
"On est passé dans un système de tripartisme, d’une certaine façon. Et ça condamne la gauche à redéfinir ses modes de collaboration. Dans ce cadre-là, il faut créer des modalités collectives de décision, de répartition du rapport de force qui soient clairs et durables, sans que les questions se reposent à chaque élection. Avoir une fois tous les trois ans, organisé au niveau national avec des déclinaisons locales, un système de primaires, non pas sur des personnes, mais sur des sujets, des choix politiques que l’on peut faire, ça pourrait permettre d’oublier la question des rapports de force et de se consacrer au fond."
 
Au-delà du seul Parti socialiste ?
 
"Oui ! Pour moi ce sont les partis de gauche qui sont prêts à assumer des responsabilités. On l’a vu lors des dernières élections départementales : là où il y a eu un effort qui a été fait en commun, les résultats ont été meilleurs.
La deuxième question qui se pose, et qui me bouscule pas mal sur le fond –je l’ai très bien vu en tant que maire- c’est le changement d’attitude du citoyen, de l’électeur. Auparavant, dans une « glorieuse histoire », il y avait le temps de l’analyse, on s’inscrivait plus soit dans une idéologie, un projet ou une dynamique collective. Aujourd’hui avec les réseaux sociaux, les chaînes d’info, l’augmentation du niveau d’éducation -dont on peut se satisfaire- tout le monde veut être sollicité et donner son avis sur tout. Oui, d’accord, vous avez un budget voirie, mais pourquoi on n’a pas fait ma rue ? Oui, le tramway il le faut, mais il ne faut pas qu’il passe là. C’est une crise entre la démocratie directe et la démocratie représentative. Le citoyen comprend de moins en moins pourquoi sur chaque sujet, il ne peut pas être sollicité pendant 24 h pour donner son avis comme des millions de Français sur internet. Là, on a un vrai sujet sur l’avenir de notre démocratie.
La difficulté, comme on est dans un mouvement de dépolitisation, non seulement dans la participation au vote, mais aussi au sens de la perte de repères politiques, c’est qu’on ne sait pas quel projet global pourrait sortir de tout ça. On en revient au projet. Gérer un projet pour une ville, pour un pays, ça n’est pas qu’adopter des mesures conjoncturelles les unes à côté des autres. L’objectif doit être précis, clair, on doit savoir où l’on va, sinon c’est affolant. Et de ce point de vue, à Angers, il n’y a plus de projet d’ampleur qui définit où veut aller le territoire."
"On est passé dans un système de tripartisme, d’une certaine façon. Et ça condamne la gauche à redéfinir ses modes de collaboration. Dans ce cadre-là, il faut créer des modalités collectives de décision, de répartition du rapport de force qui soient clairs et durables, sans que les questions se reposent à chaque élection" 

Vous pensez là à l’abandon du projet Rives Nouvelles, remplacé par Berges de Maine ?
 
"La reconquête des berges avec un grand architecte, c’était aussi du marketing territorial –un terme qui m’a d’ailleurs valu d’être allumé…- mais c’est de cela qu’il s’agit. Il ne faut pas en avoir honte. On est en concurrence avec les autres villes. Regardez ce que la pub autour des berges de Lyon, de Bordeaux a attiré à ces villes ! Avec François Grether, qui venait de remporter le grand prix de l’Urbanisme, on avait le type que tout le monde regardait : l’architecture aujourd’hui, c’est aussi un enjeu d’attractivité. Ce qui m’avait marqué, c’est le discours d’un chef d’entreprise à qui l’on avait demandé pourquoi il était venu à Angers. Il avait dit : « Parce qu’à Angers, j’ai le sentiment que mes salariés ont moins le poids de la crise qu’ailleurs ». Là, on a un modèle économique."
 
Sur un plan plus personnel, où en êtes-vous aujourd’hui de votre rapport à la politique ?
 
"Il y a deux choses : l’enjeu collectif et les questions personnelles. Concernant l’enjeu collectif, il n’y pas eu de temps de latence. Il fallait organiser le groupe, on a lancé la démarche qui allait aboutir à la création de l’association Aimer Angers et au think tank Jean-Rousseau. Il y a eu des ateliers et des groupes de travail dès l’été sur les raisons de la défaite, l’analyse… tout ça a eu lieu dans les 6 mois. Et avec toutes familles de gauche qui sont dans notre groupe de gauche au Conseil municipal. C’était ma responsabilité d’organiser cela et de ne pas partir sur un champ de ruines. D’un point de vue personnel, je ne me suis projeté dans rien du tout. Je suis content que tout se fasse, que les choses se construisent…"
 
Vous êtes redevenu attaché parlementaire, êtes n°2 sur la liste départementale pour les élections régionales. Un professionnel de la politique, en somme ?
 
"C’est un débat qui traverse le PS comme tous les partis… Mais qui voit le plus de vrais gens normaux, dans leur diversité, qu’un élu ? Le lundi un chef d’entreprise, le mardi dans une association de quartier, le mercredi avec les bénéficiaires du CCAS… C’est aussi nier que des responsabilités comme celles d’un élu font appel à des compétences qui sont importantes. Je trouve qu'à un moment, ça vire au populisme . Il faut trouver un juste milieu, qu’il y ait une diversité de parcours dans une équipe. Après, être un professionnel de la politique… dans les faits, j’y ai passé mon temps complet. Est-ce que j’aspire pour autant à rester dans ce domaine ? Non, j’aspire à voir d’autres choses. Attaché parlementaire, pour moi, c’est un passage qui mène vers un projet professionnel qui reste à construire."



















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