"J'ai voulu filmer la vie d'une classe telle qu'elle est"


Rédigé par - Angers, le 24/08/2015 - 07:31 / modifié le 25/08/2015 - 18:05


Durant l'année scolaire 2012-2013, il a filmé la classe de sa fille aux Minguettes à Venissieux (Rhône) pour témoigner de la réalité de la scolarisation des élèves de moins de 3 ans dans les quartiers populaires. Le film sortira en salles le 25 novembre. Aux rencontres d'été des Cahiers Pédagogiques à Saint-Barthélémy-d'Anjou la semaine passée, le réalisateur Jean-Paul Julliand est venu échanger avec enseignants et formateurs. Entretien.



Sur le tournage de "Dis maîtresse !" : "Les enfants nous ont oublié complètement par la force des choses."
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En 2012, quelles étaient-vos intentions en vous lançant dans la réalisation de ce film ?

"Ce qui m'intéressait, c'est de savoir en quoi la scolarisation des enfants de moins de trois ans est une des bases de la refondation de l'école. A l'aube d'une précédente élection présidentielle, j'avais déjà produit un film ("Enseigner peut s'apprendre") sur la formation des enseignants, un film technique et de lobbying, en sachant que les IUFM arrivaient à leur fin et que les ESPE (1) allaient voir le jour. Il a été vu par les décideurs, tout le monde m'a dit que c'était très bien et ils ont fait exactement autre chose ! En 2012, je savais que la scolarité des moins de trois ans serait dans les tuyaux. J'en ai discuté avec ma fille. Pendant un après-midi, elle m'a raconté son métier, ce que je ne lui avais jamais demandé de faire. Et à la fin de cet échange, je me suis dit : "Mais, ça, c'est un film.". On était en mars-avril 2012, j'ai lancé la demande administrative et le 4 mai, j'ai reçu le feu vert. On était à trois jours de l'élection présidentielle et les sondages étaient clairs..."

Comment vous-y-êtes vous pris au niveau de l'établissement scolaire ?

"En mai et juin, on a mis en place des essais caméras, on a vu les parents de la future classe. Et puis le jour de la rentrée, on s'est organisé, en décidant de tourner à deux. On a alors deux choses en tête : 1. l'idée de filmer sur la durée pour en faire un documentaire même si on ne sait pas pourquoi précisément. 2. puisque c'est un objectif présidentiel, en faire des outils de formation. Et on se lance avec une seule direction artistique claire : filmer à hauteur d'enfant. On fixe le pied caméra à environ 60 ou 80 cm du sol, ce qui est assez inconfortable pour moi. On met un micro-cravate à la maitresse et un autre à l'ATSEM. Et on filme."
"C'est un quartier pauvre, multi-ethnique et une bonne partie des enfants de la classe ne parlent pas forcément français à la maison. Et pour certains, peut-être même pas du tout."

Venissieux, le quartier des Minguettes... Vous n'avez pas choisi l'environnement par hasard non plus ?

"C'était essentiel. D'abord parce que si ma fille avait été enseignante dans un quartier non populaire, il n'y aurait probablement pas eu de scolarisation de moins de trois ans. Ensuite parce que c'est un quartier qui a été en très grande difficulté par le passé Les événements des Minguettes en 1981, c'est l'une des premières émeutes urbaines en France et c'est ce qui déclenche la marche des beurs en 1983. C'est un quartier pauvre, multi-ethnique et une bonne partie des enfants de la classe ne parlent pas forcément français à la maison. Et pour certains, peut-être même pas du tout."

Comment s'est passé le rapport avec les enfants ? Et les parents ?

"J'ai filmé des centaines d'heures de situations de classes et j'ai toujours été confronté à des effets "caméra" : des enfants qui font coucou, des enseignants qui font attention, en rajoutent, en font un peu moins... Là, chose extraordinaire, les enfants nous ont oublié complètement par la force des choses. Certains ne m'ont dit bonjour qu'au mois de mai. Idem pour les parents qui nous ont fait confiance, comme ils font confiance à l'école. Dans un autre milieu, ce serait impensable. Pour moi, réalisateur du réel, c'était une chance extraordinaire. Après, on a joué franc-jeu, en leur précisant tout de suite que j'étais le papa de l'enseignante, laquelle exerce là depuis douze ans."

Quelles conclusions avez-vous tirées de votre travail ?

"Que la scolarisation des enfants de moins de trois ans dans les quartiers populaires est une priorité mais à la condition de mettre en place des formations spécifiques d'enseignants, de diminuer les effectifs, d'aménager les horaires, de travailler sur les locaux et d'accompagner aussi les auxiliaires de vie scolaire. Toutes ces décisions ont été actées depuis au passage. Sont-elles mises en oeuvre dans la réalité, c'est autre chose. Car contrairement à ce qu'on croit, les directeurs départementaux de l'éducation nationale ont des marges de manoeuvre. Et ce n'est pas partout que cette scolarisation est une ambition."
"On voit très bien qu'à cet âge là, le multi-ethnisme ne pose pas de problème."

C'est donc une question de choix politique ?

"Je me suis intéressé à cette question dans une autre vie, au milieu des années 90, alors que j'étais responsable d'une émission sur France 3 Auvergne. J'avais eu accès à des enquêtes statistiques très importantes -et plus ou moins secrètes- sur la scolarisation précoce qui témoignaient de sa réussite. Dans les années 2000, on est monté à environ 30% de la population des moins de 3 ans en France, scolarisés. Au moment où on a commencé le tournage en 2012, nous n'étions plus qu'à 10%. Ca veut dire que cette scolarisation des moins de 3 ans a joué le rôle de variable d'ajustement dans les établissements dans le cadre de la réduction du nombre de fonctionnaires. Actuellement, le taux doit tourner autour de 18% mais seulement des moins des 3 ans des quartiers populaires."

Au lendemain des événements de Charlie Hebdo, il a été de nouveau beaucoup question des vertus de l'école dite "républicaine". Vos convictions sont-elles sorties renforcées de ce travail ?

"Oui. Parce l'école de la République, c'est bien sur l'école pour tous, quantitativement et qualitativement, sans prise en compte des origines. Mais aussi parce qu'on voit très bien qu'à cet âge là, le multi-ethnisme ne pose pas de problème. Ca veut dire que tous les débats pourris actuels sur le vivre ensemble et l'identité sont fabriqués par les conditions sociales. J'espère qu'auprès de tous les habitants de France, dont un tiers de ceux qui votent choisissent le Front National, voir des enfants vivre ensemble comme cela, ça fera réfléchir."

Quelle vie souhaitez vous à votre film ?

"Je souhaiterai d'abord qu'il soit vu. Un documentaire en salles aujourd'hui, c'est 5 000 entrées en moyenne. Nous, nous avons la chance d'avoir pu déjà diffuser sur plusieurs télévisions régionales de France 3, une version plus courte du film (52' NDLR), sous un autre titre ("Lundi, c'est violet") et avec une autre écriture. Mais la télé, ce n'est pas l'ambiance d'une salle. On a pu retravailler le film en laissant de la lenteur, des sons plus présents de l'environnement et des enfants... Aussi, cet été, on se promène dans des congrès ou des réunions pour dire aux enseignants : signaler-le aux exploitants de salles. Ensuite, chaque fois qu'on le pourra, on accompagnera le film pour animer et participer aux débats. Mais c'est d'abord un film pour le grand public sur une salle de classe telle qu'elle est. Pas telle qu'elle devrait être."

(1) Les Ecoles supérieures du professorat (ESPE) ont remplacé les Instituts supérieurs de formation des maîtres (IUFM) à la rentrée 2013.

 


 




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