L'archéologie préventive remisée dans les placards de l'histoire ?


Rédigé par - Angers, le 01/12/2014 - 16:53 / modifié le 31/01/2015 - 10:57


Un peu plus d'un an après avoir déjà manifesté leurs inquiétudes dans les rues parisiennes, les archéologues -secteurs public et privé compris- vont de nouveau battre le pavé aujourd'hui pour alerter l'opinion sur la situation catastrophique de l'archéologie préventive. Menacée par le manque de moyens et une mise en concurrence mal maîtrisé, la profession vit des moment difficiles. Eclairage avec des professionnels angevins.



Au mois de juin dernier, les archéologues de l'Inrap avaient opéré une fouille près du château, Promenade du Bout du Monde. Une seconde campagne, plus importante, est prévue en janvier et février 2015, toujours à la Promenade.
Au mois de juin dernier, les archéologues de l'Inrap avaient opéré une fouille près du château, Promenade du Bout du Monde. Une seconde campagne, plus importante, est prévue en janvier et février 2015, toujours à la Promenade.
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C'est une lutte d'influence, une course contre le temps, une question d'argent aussi que les archéologues sont en passe de perdre. Mais ils ne se rendront pas sans combattre. Ce mardi, une grande partie de ce que la France compte d'archéologues -soit quelque 3 500 professionnels, public et privé compris- est réunie pour manifester à Paris. Un cortège armé de truelles, de pinceaux et de mémoire historique, qui défilera du ministère de la Recherche et de l'enseignement supérieur à celui de la Culture, les deux autorités de tutelle qui régentent le petit monde l'archéologie en France.

"Nous avions déjà manifesté le 19 novembre 2013, pour dénoncer notamment les dérives de la concurrence commerciale au sein de notre profession" se souvient Jean Brodeur, responsable d'opérations à l'Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP) d'Angers. "Qu'il s'agisse de l'INRAP, des services de collectivités ou même des boîtes privées, la situation est plus que critique", indique-t-il.

Relativement peu nombreux, et donc peu visibles, ils espéraient avoir été entendus par leurs ministères de tutelle. Las ! Un an plus tard, la situation est "catastrophique", explique Martin Pithon, archéologue, lui aussi responsable d'opérations à l'INRAP. Le meilleur moyen de s'en convaincre est de regarder les chiffres bruts. "L'INRAP Angers n'a, à l'heure actuelle, qu'une fouille en prévision sur l'ensemble de l'année prochaine : celle qui se déroulera à la Promenade du Bout du Monde de janvier à février 2015. Seuls quatre diagnostics sont programmés, qui concernent uniquement le premier trimestre", avance Martin Pithon, qui précise que "de son côté, le service départemental d'archéologie (SDA 49 NDLR) n'a aucune opération prévue pour l'année prochaine".
 
"Notre boulot, c'est de trouver un compromis acceptable entre l'aménagement du territoire et le fait qu'on ne casse pas tout" - Martin Pithon

Cet été, la société privée ArchéoLoire, 28 salariés, a ainsi été liquidée. D'autres sont en souffrance dans la région, comme partout ailleurs en France. Une conjoncture telle que l'on retrouvera dans les rangs de la manifestation parisienne de mardi des professionnels du public ET du privé, ce qui n'est pas monnaie courante.

Comment expliquer l'urgence de la situation et la mobilisation sans précédent des archéologues depuis bientôt 25 ans et "le mouvement de fond qui avait posé les bases de la création de l'INRAP" (Jean Brodeur) ? Pour identifier le problème, il faut revenir à l'essence même de l'archéologie préventive. "Notre boulot, c'est de trouver un compromis acceptable entre l'aménagement du territoire et le fait qu'on ne casse pas tout", résume Martin Pithon.

Une noble ambition, au fond, mais un mode de gestion qui a un coût. Et c'est en partie là que la bât blesse. L'une des principales sources de financements de l'activité est la Redevance d'archéologie préventive (Rap) : une taxe perçue sur l'ensemble des travaux de construction touchant le sous-sol pour financer les fouilles archéologiques. "Elle sert non seulement à financer les fouilles, mais également les autres missions de service public de l'INRAP, comme les diagnostics, la diffusion ou la valorisation de nos travaux", assure Martin Pithon.

Le hic, c'est que cette Rap ne rentre pas, "parce qu'elle n'a pas été confiée à Bercy", avance Frédéric Guérin, le 3e responsable d'opération de l'INRAP Angers. Contrairement à la grande majorité des taxes, ça n'est pas le ministère de l'économie qui gère la Rap, mais les Directions régionales des affaires culturelles et les services de l'urbanisme... 

Jean Brodeur, Martin Pithon et Frédéric Guérin sont les trois responsables d'opération de l'Inrap, à Angers.
Jean Brodeur, Martin Pithon et Frédéric Guérin sont les trois responsables d'opération de l'Inrap, à Angers.
L'autre importante source de financement de l'archéologie préventive est celle qui vient évidemment des aménageurs. Et de ce point de vue, l'erreur originelle a 10 ans. En 2003, deux ans à peine après la création de l'INRAP, une loi décide d'ouvrir les fouilles d'archéologie préventive à la concurrence, faisant de l'aménageur, par là-même, le maître d'ouvrages des fouilles. "Cette concurrence, décidée pour éviter le monopole de l'INRAP, n'a pas conduit à une saine émulation scientifique, mais à une guerre des prix", explique Martin Pithon.

Elle a favorisé le dumping au sein des boîtes privées, les conduisant souvent au bord du gouffre et fragilisé la position des organismes publics. Sans même parler des inepties qu'elle a entraîné : "L'Inrap a une mission de service public et donc de diffusion de la recherche, y compris celle des boîtes privées !"

Cette concurrence "mal maîtrisée" a pourtant été clairement montrée du doigt, jusque dans un rapport parlementaire présentée par Jean-François Lamour (UMP). En vain, pour le moment.

Pire encore, à l'heure où les demandes d'allocations de recherche ont augmenté de 50 % en un an -pour compenser les fouilles qui ne se font pas- et où l'Inrap n'emploie quasiment plus de CDD, le choc simplification souhaité au plus haut niveau de l'Etat pourrait porter un coup fatal à la profession. "La proposition 14 de la loi encourage l'utilisation d'instruments électromagnétiques pour les diagnostics, au détriment d'une fouille mécanique", résume Frédéric Guérin. En clair, on n'ouvre plus la terre, on reste en surface, ne résolvant en rien les points de datation, la nature et l'extension des vestiges. "C'est une remise en cause de l'archéologie même", peste Frédéric Guérin. "On repasse derrière les aménageurs", acquiesce Martin Pithon. "On revient dans les années 70", dénonce  Jean Brodeur.
 
"L'archéologie est un des moyens qui permet aux gens de se resituer, de trouver des points d'ancrage. C'est le seul rattachement à des certitudes, celles de venir de quelque part."

"Complètement asphyxiée", la profession est frappée de plein fouet par les réalités économiques. Pas question pour autant de céder à la fatalité. "L'intérêt pour l'archéologie existe", assure Martin Pithon, qui cite, entre autres, l'important succès populaires de la présentation des sarcophages découverts place du Ralliement, en 2008, ou du Mithraeum, en contrebas de la gare. Et les trois archéologues angevins balaient d'un revers de la main le coût supposé de l'archéologie préventive. "Pour la 1re ligne de tram, nous avons fait cinq fouilles de un à 8 mois, mobilisant une centaine d'archéologues : ça a représenté entre 0,05 et 0,06 % du prix total !", insiste Martin Pithon. Même proportion, à peine plus, pour les fouilles ayant précédé la construction de l'autoroute entre Angers et Cholet, révélant aux yeux de tous que "les Mauges n'étaient pas une terre née de rien".

S'ils entendent et comprennent les difficultés économiques du temps, Jean Brodeur, Martin Pithon et Frédéric Guérin restent persuadés que l'archéologie est "un des moyens qui permet aux gens de se resituer, de trouver des points d'ancrage. C'est le seul rattachement à des certitudes, celles de venir de quelque part."

Retrouver ici l'article que nous avions publié au sujet des fouilles menées à la Promenade du Bout du Monde, à l'été 2014

Quelques chiffres...

-Dans le département, une vingtaine d'archéologues travaillent au jour le jour à la gestion du patrimoine historique locale, répartis entre l'Inrap et le Service départemental d'archéologie du Département.

-L'Inrap a été créé en 2001, avec cette idée que l'Etat pouvait prendre en main la gestion di patrimoine archéologique.

-On estime aujourd'hui à 30 % le patrimoine archéologique connu sur le territoire français. Et seul 10 % des travaux d'aménagement font l'objet de diagnostic archéologique.




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9.Posté par Charlie le 04/12/2014 19:54 | Alerter
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@ SELENE
Avant de donner à tous vents des leçons de civisme, d'honnêteté et de désintéressement, il convient de se regarder dans un miroir et de s'interroger sur ses propres motivations et sur ses propres faiblesses...
J'imagine que vous recevez une rémunération pour votre travail ?
Pourquoi refuser aux autres ce à quoi vous ne sauriez renoncer pour vous même ?

Personnellement, je ne demande rien, mais si vous n'intéressez pas la partie, vous n'aurez aucun joueur, sauf les quelques étudiants en q...

8.Posté par SELENE le 04/12/2014 16:26 | Alerter
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@Charlie : il suffit de connaitre la définition de l'archéologie pour savoir que ce qui importe le plus est l'étude globale d'un site, et des artefacts qu'il contient dans leur contexte. Un objet tout seul arraché à son contexte perd une immense partie de son intérêt! Piocher ça et là sans fouille réelle et sans étude, et venir déposer son "butin", revient à détruire les informations pour ne garder que l'objet. Quel est le but? Collectionner des trophées?
Quand au concept de vous faire rémuné...

7.Posté par Charlie le 04/12/2014 16:00 | Alerter
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@ SELENE
Pour préciser ma pensée: Il ne me viendrait jamais à l'idée de creuser sur un chantier dûment répertorié et identifié.

Par contre, si je me balade en rase campagne et que, fortuitement (même avec un détecteur) je tombe sur un objet intéressant, que je le déclare et que cela débouche sur une découverte majeure, n'est-ce pas une façon de faire avancer l’archéologie ?

Par contre, je trouve normal que le bénéfice de cette découverte me revienne en partie ainsi qu'au propriétaire du terrain....

6.Posté par Charlie le 04/12/2014 15:24 | Alerter
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@ GILLES:
La détection de métaux, telle que je la conçoit, doit rester un loisir; une activité récréative motivée par la curiosité de découvrir ce que recèle le sol que nous foulons tous les jours...

Cela s'apparente à la pêche ou à la recherche des champignons: Je remets à l'eau la plupart des poissons que j'attrape, mais je ne m’interdis pas d'en manger un de temps en temps; idem pour les champignons dont je ne consomme qu'une faible part de ceux que j’étudie...

Dans le même esprit, la plupart...

5.Posté par Charlie le 04/12/2014 14:50 | Alerter
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Le modèle britannique donne pourtant des résultats exceptionnels...
L'intérêt bien compris de toutes les parties permettrait de sortir du marasme et de la gabegie actuels.
Mais bon, si certains préfèrent couler "pavillon haut", qu'ils en prennent la responsabilité.

Les intégristes sont souvent les plus prompts à enfreindre leurs propres règles (enfin... les règles qu'ils imposent aux autres).
Préférer ses propres privilèges à l'intérêt général n'est pas bien reluisant...
Quand on veut garder tout ...

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