La rencontre : « La hausse des inégalités, c’est un contrat social qui se déchire »


Rédigé par Sébastien Rochard et Patrick Touchais - Angers, le 20/12/2014 - 14:52 / modifié le 20/12/2014 - 14:58


A l’heure où pauvreté et précarité touchent de plus en plus de personnes, la rédaction d’Angers Mag est allée à la rencontre de deux associations caritatives « généralistes », qui luttent pied à pied, au quotidien, sur le front de la solidarité. Stéphane Lepage, du Secours populaire et Damien Rouillier, du Secours catholique, échangent autour de l’évolution du bénévolat, des publics accueillis ou du contrat social à la française.



De gauche à droite : Damien Rouillier, du Secours catholique et Stéphane Lepage, du Secours populaire
De gauche à droite : Damien Rouillier, du Secours catholique et Stéphane Lepage, du Secours populaire
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Deux associations nationales généralistes, qui œuvrent dans le caritatif. Deux déclinaisons quotidiennes, qui s’appuient sur le bénévolat : le Secours populaire et le Secours catholique sont-elles deux associations concurrentes ?
 
Stéphane Lepage (Secours populaire) : Une concurrence ? Non, je n’en parlerais pas comme ça. Et surtout pas en ce moment ! Nous ne sommes plus juste après guerre, à la date de création des deux associations… Là, c’était sans doute un peu différent. Mais aujourd’hui, la vie associative – je pense aussi aux Restos du Cœur, à la Banque alimentaire - est une richesse dans ce pays, qu’il faut entretenir, développer. Ce terme de concurrence, on ne l’entend finalement que de la part des politiques, avec parfois la volonté de nous regrouper.
 
Damien Rouillier (Secours catholique) : Oui, la richesse de la vie associative, c’est surtout une façon pour chaque citoyen de choisir là où il est le mieux. Il y a d’ailleurs beaucoup de porosité entre les associations : nous avons des bénévoles communs, multiengagés et pas seulement dans la vie caritative.
 
S.L : J’ai même des sœurs parmi les bénévoles du Secours populaire!
 
Vous évoquez le bénévolat. Vos associations sont-elles confrontées à la crise du bénévolat que l’on décrit souvent ?
 
D.R : Mais il n’y a pas de crise du bénévolat, en tout cas pas dans les chiffres. Globalement, le bénévolat augmente, se diversifie, change de nature. Ce qui est plus interrogatif pour les grosses associations comme les nôtres, c’est que le bénévolat se développe dans des structures informelles, dans des comités, sur des combats de défense ponctuels. Ça n’est pas un problème en soi – tout ce qui développe la solidarité est bon - elles sont même sans doute plus en proximité, plus réactives. Mais le collectif informel a des limites, notamment en terme de puissance de pensée et de parole politique.
 
S.L : Je suis d’accord pour dire que le profil du bénévole a changé : c’est très clair ces dix dernières années, avec le risque de tomber dans un bénévolat de consommation. On ne retrouve pas le militantisme d’il y a 10 ou 15 ans. Il faut les gérer désormais en fonction de leur disposition, de leurs envies. Ils viennent mettre à disposition des compétences. Oui, on perd petit à petit cette idée de projet associatif porté par un collectif.
 
Vos associations sont-elles préparées à cette évolution ?
 
D.R : Elle fait partie de notre réflexion. Comment fait-on pour accueillir de jeunes actifs bénévoles ? Ça interroge notre façon de faire.

S.L : Ce qui ne veut pas dire que nous sommes forcément prêts en interne, car cela nécessite des changements dans l’organisation et dans nos structures, il y a parfois une vraie résistance au changement.
 
D’où la nécessité, pour vous, de travailler en collaboration ou en complémentarité entre associations ?
 

D.R : Oui, ça a tout son sens aujourd’hui. Dans certaines villes, comme Angers, il y a des rencontres naturelles entre nos associations, comme le Réveillon de l’amitié. En quelque sorte, on est obligé de faire ça, parce que chaque association n’est qu’un petit maillon dans un ensemble très vaste. Ce qui est plus étonnant, c’est la vitalité de coordination qui existe sur Angers, et qu’on ne retrouve pas partout. Ça dit tout de même quelque chose du territoire.
 
S.L : Tout à fait d’accord. A Angers, tout se fait naturellement. On a envie de se rencontrer, on est content de se retrouver sur des sujets communs et on travaille cette idée de complémentarité.
 

La rencontre : « La hausse des inégalités, c’est un contrat social qui se déchire »
Quel est votre rapport au monde politique (les subventions publiques représentent 20 % du budget du Secours populaire au niveau local, 10 % de celui du Secours populaire) ?
 
S.L : Un rapport d’indépendance. On connaît les difficultés financières des collectivités et on sait que l’aide sociale est le premier budget du Conseil général, notamment, mais notre but n’est absolument pas de nous substituer aux solidarités nationales. Ce qui est clair, c’est qu’il y a depuis 20 ans un renversement de vapeur : il y a de plus en plus de travailleurs sociaux d’institutions qui envoient du public vers nous, alors que c’était l’inverse il y a 15 ans. Ça pose question, forcément.
 
"Nous sommes dans un système qui exclut énormément et qui engendre de la souffrance, également pour les personnes en poste." Damien Rouillier

 
Parlons des publics que vous accueillez tout au long de l’année. Est-il possible de les caractériser sur une agglomération comme celle d’Angers ? Ont-ils évolué au fil du temps ?
 
D.R : Depuis 15 ans, la grosse évolution, ce sont les migrants, que l’on ne retrouve pas forcément ailleurs. De quelques dizaines au début des années 2000, on est passé à plusieurs centaines, ce qui a transformé le paysage associatif angevin. Il a dû se renouveler, pour répondre à de nouveaux besoins. La seconde évolution, c’est la dégradation du marché de l’emploi, qui est un facteur très fort d’augmentation de la pauvreté. Il y a dans le département beaucoup d’emplois saisonniers, de grandes difficultés des jeunes et des seniors. Tout ça s’est durci de façon extrême pour les gens hors de l’emploi ou ceux qui ont des difficultés de productivité maximale. Nous sommes dans un système qui exclut énormément et qui engendre de la souffrance, également pour les personnes en poste.
 
S.L (qui acquiesce) : C’est triste à dire,  mais nous sommes devenus des gestionnaires de la pauvreté. Devant le nombre et la typologie des personnes accueillies, il  a fallu s’adapter pour entrer dans un échange réel avec les personnes aidées…
 
D.R : La gestion de la pauvreté, c’est ce vers quoi voudrait nous cantonner les pouvoirs publics, mais on cherche à ne pas tomber dans cela !
 
S.L : La réalité, c’est que depuis 2009, le nombre de personnes aidées au Secours populaire 49 a augmenté de 50 % ! C’est donc une solidarité qui s’institutionnalise.
 
D.R : Au Secours catholique, on n’est pas impacté de la même façon par l’augmentation de la demande. On a transformé notre action en réduisant la voilure. Nous n’avons pas vocation à répondre aux problèmes de pauvreté en général, donc nous insistons sur la qualité de la relation avec la personne. Ça veut aussi dire que l’on a un plus fort engagement de type politique, que nous prenons la parole dans l’espace public et faisons des propositions au législateur. Plus la crise est là, plus on doit porter une parole politique forte si l’on veut échapper au danger de la simple gestion.
 
S.L : C’est sans doute là la réelle différence entre nos activités : au Secours populaire, nous travaillons plus sur les conséquences que sur les causes… Là où c’est flippant, c’est que le type de demandes se cristallise sur des besoins vitaux. Se faire aider alimentairement permet à beaucoup de subvenir aux factures du quotidien.
 
De ce point de vue, faites-vous une différence entre précarité et pauvreté ?
 
D.R : La précarité est plus liée à l’insécurité de ressources, mais nous ne faisons pas de frontières. La pauvreté est plus liée à des minimas sociaux très faibles alors que le coût de la vie – logement, facture énergétique – augmente et va continuer à augmenter. Et effectivement, la variable d’ajustement, c’est l’alimentaire.
 
"Là où ça devient dangereux, c’est quand on culpabilise les gens qui sont dans la difficulté. Quand on voit les gens qu’on reçoit ici, je peux vous assurer qu’ils n’ont pas le profil de profiteurs." Stéphane Lepage

 
Vous parliez tout à l’heure de différences dans vos activités. Quelles sont les priorités départementales définies dans chacune de vos associations ?
 
D.R : Nous avons quitté le champ de l’alimentaire il y a un moment déjà. Nous menons des actions envers la grande exclusion – sans-abris, migrants, gens du voyage – envers les familles, dans le domaine du secours financier – avec notamment les micro-crédits –et une lutte contre la solitude et l’isolement, très prégnants dans les territoires ruraux.
 
S.L : Les permanences d’accueil, lieux physiques et identifiés, forment le socle de notre activité sur le département. Et l’aide alimentaire est le point d’entrée de notre action. L’objectif, c’est de sortir d’un système par le biais d’un accompagnement individuel. Ça passe par exemple par l’aide vestimentaire, l’accès à la culture et au sport, les vacances et la lutte quotidienne contre l’isolement.
 

La rencontre : « La hausse des inégalités, c’est un contrat social qui se déchire »
Considérez-vous que le fossé se creuse entre les différentes composantes de la société ?
 
D.R : Les inégalités sociales qui augmentent, c’est une évidence : ça dit quelque chose d’un contrat social qui se déchire. La première solidarité, c’est de payer ses impôts, c’est vrai pour les grandes entreprises comme pour les particuliers. Et de ce point de vue, l’évasion fiscale pèse 10 fois plus, par exemple, que la fraude aux allocations…
 
S.L : Le fossé se creuse, oui : on est amené à rencontrer des publics que l’on aurait jamais rencontré avant. Je pense aux travailleurs pauvres, ceux qui ont un smic et qui ne peuvent pas payer toutes leurs charges quotidiennes. Donc il y a un vrai problème de répartition des richesses. Là où ça devient dangereux, c’est quand on culpabilise les gens qui sont dans la difficulté. Quand on voit les gens qu’on reçoit ici, je peux vous assurer qu’ils n’ont pas le profil de profiteurs. C’est insupportable.
 
Quel regard portez-vous sur l’avenir. Pessimiste ou optimiste ?
 

S.L : Si nous étions fatalistes, nous ne serions pas là ! Nous sommes portés par des espoirs, par « des jours heureux meilleurs », comme le dit notre président national. On a envie d’y croire, on se bat pour que ça change. Dans la situation actuelle, nous ne pouvons avoir que des doutes, mais il continuer car nous sommes encore utiles aux gens. 
 
D.R : Le courage et la détermination viennent des personnes que l’on rencontre. Le contexte est très difficile et notre système de protection sociale  bute sur l’ampleur de la tâche. Mais c’est un temps très propice à l’émergence de nouveautés, comme on l’a vu ici avec les filets solidaires, ou Solidar’auto.
 
S.L : C’est vrai, le monde associatif est toujours source d’innovation…
 
D.R : La seule contingence qu’il faut que l’on retrouve, c’est une plus grande proximité entre l’associatif et le politique. Et qu’on se préserve du danger de l’instrumentalisation. La réflexion sur les modes d’élaboration est un énorme enjeu, car depuis quelques années, les associations qui créaient et étaient force de propositions, sont muselées car tenus par leurs financeurs. La puissance publique fracture la logique associative.












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