Le Hellfest, un festival non-conformiste

EURÊKA! #20


Rédigé par Christophe GUIBERT, maître de conférences en sociologie à l’Université d’Angers - Angers, le 08/06/2017 - 07:55 / modifié le 07/06/2017 - 17:17


Avec cette rubrique bimensuelle, la rédaction d’Angers Mag et l’Université d’Angers (UA) s’associent pour éclairer autrement le débat public et les questions de notre temps, en confiant la plume à quelques-uns des 560 enseignants-chercheurs et 518 doctorants de l’institution, qui travaillent au sein des 25 laboratoires de l'UA.
À quelques jours de la 12e édition du Hellfest (du 16 au 18 juin 2017), le sociologue Christophe Guibert dresse le portrait des festivaliers et festivalières qui assistent à ce grand show de musiques extrêmes. Un public bien moins rebelle qu’il n’y paraît.



La 12e édition du Hellfest se déroulera à Clisson du 16 au 18 juin 2017.
La 12e édition du Hellfest se déroulera à Clisson du 16 au 18 juin 2017.
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Le Hellfest est organisé chaque année depuis 2006, en juin, pendant trois jours à Clisson, à 25 km au sud-est de Nantes (Loire-Atlantique). Ce festival offre une programmation de musiques qualifiées « d’extrêmes » par ses organisateurs (une association d’une quinzaine de salariés). Il s’agit en fait d’une manifestation de musiques metal et hard rock, punk et hardcore où plus d’une centaine de groupes, pour certains mondialement connus (Kiss, Scorpions, Motörhead, Guns & Roses, Deep Purple, Black Sabbath, Iron Maiden pour les plus réputés d’entre eux), se relaient sur scène du matin jusqu’à tard dans la nuit.

« Longtemps obligés de s’exiler l’été en Belgique, en Angleterre ou en Allemagne, les fans français de heavy metal peuvent enfin vivre chez eux une saison en enfer » (1). Le public est de plus en plus nombreux : 20 000 spectateurs en 2006, plus de 150 000 en 2016 (dont environ 25 % d’étrangers selon les organisateurs). Dorénavant installé « dans la cour des grands » (2), le Hellfest est le festival de musique metal le plus important de France en termes de fréquentation et de nombre de groupes.

L’univers culturel associé à la musique metal est très codé. Il renvoie à des logiques sociales qui s’inscrivent en partie dans la caricature de la religion catholique, de la mort et de l’enfer et s’inspirent de thèmes tels que ceux de la science-fiction.

Le festival est publiquement et politiquement stigmatisé à l’approche de chaque édition. Les arguments récurrents des collectifs et des élus opposés au Hellfest contribuent sans doute à ne pas asseoir dans la sphère du « politiquement correct » ce genre de manifestation culturelle. Cependant, les « entrepreneurs de morale », comme dirait Becker (3), n’arrivent pas à faire aboutir leurs aspirations, car les ressources sur lesquelles s’appuient les organisateurs (capital social et « paix sociale ») et les usages sociaux des festivaliers contribuent à maintenir ce type de manifestation dans la sphère du socialement acceptable.
L’absence de faits juridiquement déviants, les sens conférés au Hellfest par les festivaliers – en particulier la caricature et la « désymbolisation » des symboles catholiques (au sens de Cassirer) – et les propriétés sociales du public constituent des contre-arguments aux mouvements d’opposition au festival.
L’absence de faits juridiquement déviants, les sens conférés au Hellfest par les festivaliers – en particulier la caricature et la « désymbolisation » des symboles catholiques – et les propriétés sociales du public constituent des contre-arguments aux mouvements d’opposition au festival

Qui sont les festivaliers/ières ?

En 2011 et en 2015, grâce à un questionnaire diffusé sur le site Internet du Hellfest, deux enquêtes statistiques sur les festivaliers ont permis de récolter près de 8 700 puis 10 400 réponses exploitables. Ces études étaient motivées par une approche sociologique : comprendre « l’envers du décor », déconstruire les idées préconçues et les préjugés, puis établir les profils sociaux des festivaliers.

La musique metal renvoie à une multitude de genres et de sous-genres dont l’histoire n’a pas plus de quelques décennies. Bien que techniquement « pointue » et élitiste (au sens techniciste du terme), elle reste attachée à la culture populaire, à l’inverse du jazz et de la musique classique par exemple, qui constituent pleinement des domaines de ce que les sociologues nomment « la culture légitime ». Or, l’hétérogénéité sociale du public du Hellfest, confirmée par les résultats des deux enquêtes, renforce l’idée selon laquelle la musique metal n’est finalement pas représentative d’un goût exclusivement populaire (4) (Guibert, 2015).

Ainsi, les résultats de l’enquête de 2015 montrent notamment que le public du Hellfest est composé de festivalières à près de 25%, contre 19% en 2011, attestant l’idée d’un public fortement masculin caractérisé par une légère féminisation. La moyenne d’âge est, en 2015, de 31 ans et les festivaliers âgés de 40 ans et plus représentent 17% du public. Les « têtes d’affiche » programmées au Hellfest expliquent la forte proportion de quadragénaires et quinquagénaires : les groupes les plus connus ont pour partie débuté leurs carrières dans les années 1970, voire la fin des années 1960 ! Le coût du « pass » (près de 200 € les 3 jours, ce qui fait du Hellfest le festival de musique le plus cher de France) ajouté aux frais engagés pour l’hébergement et le déplacement constituent une raison qui fait obstacle à l’intensification de la fréquentation du festival chez les plus « jeunes », disposant statistiquement de ressources économiques limitées (lycéens, étudiants).

Milieux aisés

Le « plus haut niveau de diplôme obtenu » – à mettre toutefois en regard avec l’âge moyen des festivaliers – témoigne d’un public largement diplômé. Près des deux tiers des enquêtés possèdent au moins un Bac +2 et un quart est titulaire d’un Bac +5 (ingénieur, doctorat, etc.).
À l’inverse, les festivaliers titulaires d’un bac professionnel, d’un CAP/BEP ou « sans diplôme » ne représentent, en cumulé, que 17,3 % de la population interrogée (contre 46 % à l’échelle de la population française selon l’Insee en 2012).

Le Hellfest, comme les concerts de rock, est fréquenté par une population dont le capital culturel de ses individus est statistiquement élevé. Cette analyse est concomitante des résultats de l’enquête menée par le ministère de la Culture en 2008 : concernant la fréquentation des spectacles chorégraphiques et musicaux – et si l’on exclut la variable de l’âge –, les concerts de rock font partie des spectacles fréquentés par une forte proportion de diplômés du supérieur, davantage que les concerts de variété et de music-hall, autant que les concerts de jazz, mais moins que les concerts de musique classique (5).
 
Enfin, le milieu social des festivalières et festivaliers atteste d’un recrutement très élevé. En dehors des scolaires (3% des enquêtés), étudiants (19%) et quelques rares retraités (0,2%), le public du Hellfest se caractérise par une surreprésentation des catégories sociales les plus élevées, en regard de la population française. Les cadres et professions intellectuelles supérieures représentent plus de 41% des enquêtés tandis que les ouvriers et employés ne sont que 25% en cumulé comme indiqué dans le graphique ci-dessous :

Propriétés sociales des festivalières et des festivaliers du Hellfest, C. Guibert, enquête 2015.
Propriétés sociales des festivalières et des festivaliers du Hellfest, C. Guibert, enquête 2015.
Au final, après les premières années où le Hellfest a dû faire, en quelque sorte, « ses preuves », que ce soit en termes de sécurité autour du site pendant le festival,  d’acceptation des usages sociaux de la musique par les festivaliers, ou de retombées économiques et touristiques (6), cette manifestation entre peu à peu dans l’offre culturelle ordinaire de la région des Pays de la Loire.
Les presses locales et nationales insistent, depuis les récentes éditions, sur les impacts économiques et touristiques du festival – « une locomotive économique » qui « rapporte gros » (7). Des arguments puissants du développement local. La diffusion et l’écoute du metal dans les franges des classes sociales supérieures et l’échec des tentatives des « entrepreneurs de morale » de faire avorter le festival contribuent à asseoir progressivement la légitimité culturelle des musiques metal en France.
 
1) Le Monde, « La France, terre d’accueil des festivals de heavy metal  », pages « Culture », 17 juin 2011.
2) Ouest-France, « Le Hellfest s’installe dans la cour des grands  », 18 juin 2012.
3) Becker Howard (1985), Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance, Paris, Métailié.
4) Guibert Christophe (2015), « Représentations et usages sociaux de la musique metal   », Volume !, n°11 : 2, 7-27.
5) Lacroix Chantal (2011), Statistiques de la culture. Chiffres clés. Edition 2011, Paris, La Documentation Française.
6) Guibert Christophe (2012), « Festival Hellfest de Clisson. Les retombées économiques de la musique metal plus fortes que sa stigmatisation  », Espaces, Tourisme et Loisirs, n°309, p.13-18.
7) Ouest-France, « Festival Hellfest : une locomotive économique  », 16 juin 2009 ; Ouest-France, « Hellfest à Clisson, un festival qui rapporte gros  », 15 juin 2011.

Christophe Guibert.
Christophe Guibert.
À propos de l’auteur
Christophe Guibert est maître de conférences en sociologie à l’Université d’Angers depuis 2010, au sein de l’UFR Esthua, Tourisme et culture. Il est directeur adjoint à la recherche de cet UFR et responsable pédagogique des formations proposées depuis 2016 aux Sables-d’Olonne. Christophe Guibert  est membre du laboratoire de recherche « Espaces et Sociétés  (UMR CNRS 6590).

Ses recherches portent sur les politiques publiques et l’emploi dans le champ des activités sportives littorales d’une part, et, sur les pratiques et usages sociaux des loisirs (sportives, touristiques, culturelles) d’autre part. Il a publié plusieurs ouvrages et de nombreux articles scientifiques sur ces thématiques dont les terrains d’investigation se situent à la fois en France et à l’étranger (Maroc, Chine, Espagne notamment).

De manière générale, ses travaux se concentrent sur la question du rapport aux normes sociales et aux marges symboliques qu’entretiennent des groupes sociaux aussi variés que les surfeurs, les touristes, les moniteurs sportifs ou encore les « fans » de musique metal. Le travail de stigmatisation symbolique issue des représentations spontanées et des catégorisations politiques est analysé à l’aune des propriétés sociales des groupes précités, fondamentalement hétérogènes, qui n’ont, elles, rien de marginales.









1.Posté par ACFHRT le 09/06/2017 11:33 | Alerter
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Dépôt de plainte au pénal / Hellfest pour diffusion indéniable de "messages de haine et de violence" ET pour "provocation au suicide". La plainte a été adressée au Procureur de la République de Nantes le 2 juin sur la base des titres interprétés lors des programmations du Hellfest de 2014 à 2016. Cette plainte est accompagnée d'un important dossier descriptif des groupes incriminés.

"Pétition nationale 2017" pour accompagner la démarche juridique

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