Premiers Plans : des plumes toujours aiguisées dans la dernière ligne droite


Rédigé par Ateliers d'écriture Premiers Plans - Angers, le Vendredi 29 Janvier 2016 à 19:03


Pendant toute la durée du festival, Angers Mag relaie les articles publiés sur la plateforme des blogueurs cinéma. Ces ateliers animés successivement par Morgan Pokée et Gwenn Froger, permettent aux 15-30 ans d’aiguiser leur regard critique et d’affiner leur style. Associés à ce collectif, les élèves de seconde du Lycée Renoir, encadrés par leur enseignante, Anne Loiseau, y publient également leurs articles. Zoom sur la compétition.



"Babai", de Visar Morina : "l'histoire d'un père et de son fils".
"Babai", de Visar Morina : "l'histoire d'un père et de son fils".
la rédaction vous conseille
Babai, Visar Morina (2015) - Catégorie Longs métrages européens

Tel père, tel fils
 
L'histoire de l'ex-Yougoslavie a toujours été bouleversante. Depuis Papa est en Voyage d'Affaires (1985) et Underground (1995) d'Emir Kusturica, c'est avec une fascination certaine que nous avons l'occasion de nous pencher sur son passé, sa multitude de cultures et d'histoires, qui découlent évidement des nombreux pays qui la composaient, et son destin tragique.
 
Babai est une de ces histoires. Prenant place en plein du cœur du Kosovo, où les tensions et la situation de crise présageaient déjà la guerre de Bosnie qui mettra un terme à la seconde Yougoslavie en 1992, Babai est surtout l'histoire d'un père et de son fils. Car ce n'est pas un adieu nostalgique à un pays que Visar Morina, le réalisateur, nous dépeint, mais bel et bien une quête vers un idéal : un père qui abandonne ses responsabilités, fuyant dans l'espoir d'échapper au conflit, alors que toute la famille est plongée dans un déni, à la fois drôle et tragique ; un fils, qui prend ses responsabilités, encore bien trop jeune pourtant, mais qui se voit forcer de devenir adulte afin de retrouver son père, laissant derrière lui ce qu'il avait de plus chère : son enfance.
 
Une enfance, symbolisée par un dernier coucher de soleil, dans un paysage figé du Monténégro, point de non-retour vers un Occident aux allures salvatrices mais où Nori et son père Gezim ne trouveront qu'hostilité et désillusion. Car ce n'est pas anodin si ce film pourrait se rapprocher de la dernière Palme d'Or signée Jacques Audiard, où la violence est omniprésente – violence que Babai nuance grandement en ne la montrant pas directement. L'utilisation de la caméra à l'épaule est représentative de cette violence, instaurant le trouble au sein même des scènes intimistes. En prenant le point de vue de l'enfant, Visar Morina brise le quatrième mur, avec une douceur parfois déstabilisante, mais qui entraîne le spectateur beaucoup plus facilement dans les conflits intérieurs de Nori. Il faut insister sur cette notion de l'enfance qui est un des fondements du film, d'où la citation en préambule de Thédodor W. Adorno : « Je veux croire que ce que l'on tente dans la vie n'est que regagner l'enfance » et qui fait plus ou moins écho au préambule de La Belle et la Bête (1946) de Jean Cocteau qui nous invite à croire à nouveau avec la naïveté d'un enfant.
 
Le réalisateur joue aussi sur la symbolique de la lumière, assimilée la plupart du temps à une allégorie de l'appel de Dieu – lumière dont la nature paradoxale peut être à la fois synonyme de danger ou de secours. La photographie, qui mêle les teintes bleutées et rougeâtres, place les personnages dans un « entre-deux », une frontière où le mal et le bien se côtoient, mais qui n'est jamais révélateur de leurs intentions.
 
Ce jeu de la symbolique instaure un suspens à la fois insoutenable mais qui est pourtant preuve d'une volonté à se renouveler. L'exemple le plus probant reste la scène où Gazim s'éloigne dans l'ombre laissant son fils seul et impuissant. En découle une attente insupportable, où la confiance et toutes les valeurs fondamentales qui unissent un père à son fils sont remises en question en quelques secondes.
 
Babai se termine sur un malaise, sur un doute. À un rêve, dont la valeur ne sera jamais cernée complètement, jouant entre la catharsis et la prémonition, s'enchaîne la scène finale, qui laisse nos protagonistes dans un flou certain. À la réalité de la guerre et de l'expulsion qui menace, nous préférons retrouver notre enfance, en espérant que le salut les attende au tournant. 
 Léo Brient

Enfances égarées

Le jeune réalisateur Visar Morina, remarqué pour ses deux courts métrages Death By Suffocation et Of Dogs and Wallpaper, présente actuellement son premier long métrage au festival Premiers Plans. Babai parle justement du rapport à l'enfance et à l'âge adulte, ouvert par une citation de Theodor Adorno qui questionne le film : « Je veux croire que ce que l'on tente dans la vie c'est regagner l'enfance. » L'enfance, c'est ce moment d'innocence, de pureté, qui est pourtant absent d'un film marqué par la complexité du monde. Cette fiction nous parle de la difficulté de vivre en Europe de l'est, le désir de partir et pourtant l'impossibilité pour les migrants de vivre en Europe de l'ouest. Les personnages, tous ambigus et complexes s'ancrent dans cette réalité où rien n'est simple, où rien n'est tout blanc ou tout noir.
 
Nori, le personnage principal de cette fiction, cherche à retrouver son père Gezim parti en Allemagne. Sa quête de le retrouver à l'autre bout du monde va l'arracher à l'enfance et le plonger dans la dureté du monde. La remarquable mise en scène de Visar Morina, qui joue avec finesse sur le cadrage et la profondeur de champ, confronte l'enfant à la solitude. Nori qui a perdu sa mère, abandonné par son père est de plus isolé par la caméra qui le laisse généralement au bord d'un cadre beaucoup trop grand pour lui. De plus, celle-ci exclut presque systématiquement le visage du père de l'écran. Ce père absent, fuyant la réalité et la perte de sa femme plus que son pays, se comporte finalement plus comme un enfant que son fils.  Ainsi, face à la violence d'un monde façonné de rapports de force entre les êtres, les adultes veulent fuir, se réfugier dans un ailleurs sans responsabilités et sans ambiguïté qui rappellerait l'enfance. Tandis que l'enfant, en l'absence d'un protecteur, se voit forcé à grandir et à affronter cette violence.
 
On peut facilement penser que Babaï porte un regard désespéré sur le monde. L'incapacité d'y vivre et d'y trouver sa place, le caractère violent, cupide, égoïste et malhonnête de l'homme ainsi que l'absence de solidarité et d'humanité renvoient à une vision très négative de l'être humain. De plus, la scène finale clôt le film d'un point noir. Le cauchemar de Nori à propos de leur départ semble annoncer leur impossibilité de s'installer en Hollande. Pourtant, le film traduit la complexité du monde. L'homme est par nature ambigu : ni complètement bon, et jamais totalement mauvais. Alors, comme le monde à son image, s'il est complexe, c'est qu'il n'est pas complètement négatif et désespéré.
Julia Dorigny

Premiers Plans : des plumes toujours aiguisées dans la dernière ligne droite
Sali, Ziya Demirel (2015) - Catégorie Courts métrages européens

Sali, ou une réalisation propre ?

Ce court métrage contient de belles scènes, brutes. De la fragilité à la soif de découvrir de nouvelles choses, il retrace assez habilement la palette d’émotions que peut ressentir une adolescente qui ne maîtrise pas encore ses émotions, qui se cherche et qui n’est pas consciente d’elle même. Même si le film a du mal à trouver son rythme, il a de bonnes choses à proposer.
 
La recherche de vérité transpire de cette jeune femme.
Le personnage vit ses expériences  au cours d’une journée, comme un parcours initiatique. La rencontre de plusieurs hommes va lui faire vivre des émotions,  parfois nouvelles.
Ce court-métrage à la réalisation parfois  très juste et parfois un peu molle,  avec des scène légèrement trop longues, à de très rares exceptions dépeint bien le passage de l’enfance à l’adolescence.
Le parti pris de se mettre à son niveau pour faire ressentir les réactions parfois épidermiques qu’elle peut avoir, en effleurant un autre adolescent , par exemple, sont assez proches de ce que vit chaque personne de son jeune âge.
Le rapport à la mort , le grand sommeil est également mis en avant très tôt, et habilement suggéré. L’héroïne va donc passer sa journée à se demander si elle a été ou non confrontée à elle. Deux scène auront retenu l’attention tant par leurs similitudes que par leur force. Un simple cours de sport va provoquer des regards entre un jeune homme et l’adolescente, et les premiers désirs qu’elle vivra. Retranscrire une émotion adolescente avec justesse est toujours difficile.
 
La seconde scène est l’exacte opposée, et tout se passe dans un bus bondé. D'un côté un rapprochement consenti et tout en suggestion, et de l’autre un vieil homme qui ne tend pas une main mais empoigne une adolescente. Le plaisir de la découverte d’un côté, et le choc de la contrainte de l’autre. Cette scène est l’image même de ce que peut ressentir une jeune fille lorsqu'elle n’a pas les armes pour se défendre, et que son caractère se construit à peine, et tout doucement.
 
Joe Hill

Premiers Plans : des plumes toujours aiguisées dans la dernière ligne droite
Diamant Noir, Arthur Harari (2015) - Compétition Longs métrages européens

Guerre de Troie en Belgique

Un lapidaire, un diamant, une main, un œil, une effusion de sang. C'est dans un contraste exacerbé et onirique que s'ouvre le premier plan du premier film d'Arthur Harari : Diamant Noir. À la manière d'un cadavre exquis surréaliste, ce rêve s'annonce comme une plongée dans le subconscient du protagoniste : Pier.
Rongé par le deuil de son père, il travaille sur les chantiers, comme tentant de reconstruire sa vie. Mais ses efforts sont vains, car cette idée du père à la main tranchée, qui travaillait sans relâche dans le taillage des diamants, le hante de plus en plus. S'orchestre alors une histoire de vengeance, de vol, à l'encontre de l'industrie familiale que Pier soupçonne d'être responsable de la mort de son père. Une intrigue qui servira finalement de prétexte, de leurre pour le spectateur. Car là n'est pas la quintessence du film, reposant sur des détails, des clés, qui nous permettent d'explorer la personnalité de Pier au caractère introverti et hermétique, laissant peu de place aux sentiments.
 
Abordé dans cette optique, le film suscite l'étonnement, la fascination. Une fascination presque malsaine, à l'image de celle que Pier porte aux diamants. Les synecdoques de l’œil qui scrute sont révélatrices de ce magnétisme, comme si Pier transformait cette source de souffrance en charme envoûtant, proche en cela du Chien Andalou (1929) de Luis Buñuel et Salvador Dali, qui nous invite littéralement à ouvrir l’œil. De même pour le travelling circulaire de la statue d'Antwerpen, qui règne en maître sur la ville d'Anvers. Accablant Pier de sa main coupée et d'un lyrisme indicible, ces plans rappellent ceux du Mépris (1969) de Jean-Luc Godard.
 
Mais cette fascination va au-delà du film, car c'est bien le réalisateur lui-même qui s'est passionné par le métier de tailleur de diamant. Car le cinéma a cette aisance pour redonner ses lettres de noblesse à ces métiers à la marge, un peu à la manière du taxidermiste dans Le Goût de la Cerise (1997) d'Abbas Kiarostami. Pourquoi ? Parce qu'ils sont chargés de sens et d'interprétation. Le diamant, objet de culte et de convoitise depuis des siècles, est allégorie de la discorde familiale, à l'image de la fameuse pomme d'or à l'origine de la guerre de Troie. Une discorde familiale qui passe aussi par cette constante opposition entre des couleurs rouges et bleues, kitsch à souhait : un coffre-fort rouge / des murs bleus, des rideaux rouges / des costumes bleus, etc. Le diamant a également plus de valeur que la foi, Pier et ses complices troquant leur croyance judaïque lors d'une scène de rassemblement dans une église chrétienne.
 
Tout ceci peut paraître anecdotique, mais ces détails sont à considérer pour comprendre l'avancement du film et les intentions absconses du protagoniste auquel on ne peut s'identifier directement.
 
Le film se termine sur une boucle, un cycle sans fin. Coupable non-puni et laissé en proie à ses démons intérieurs, ce faux-héros n'aura semé derrière lui que mort et remords, dénouement similaire au fameux Match Point (2002) de Woody Allen.
 
Un ultime voyage en train rappelle la scène d'ouverture, où le plan sur les rails enchevêtrés marque une stase indéfinie. Perdu dans la multitude insondable de ses pensées, nous quittons Pier, un peu à regret, dans une tourmente qui lui est propre.
Léo Brient

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