Souffrance au travail : "Il faut recréer une confiance collective"


Rédigé par - Angers, le 14/02/2014 - 20:03 / modifié le 16/02/2014 - 22:18


Fléau et miroir de société, la souffrance au travail reste une réalité cruelle qui touche des milliers de travailleurs. Invitée par le CEZAM Pays-de-la-Loire - le regroupement des cinq inter-CE des Pays-de-la-Loire -, la sociologue et chercheuse au CNRS Danièle Linhart est venue en parler vendredi à Angers. Préoccupant.



Souffrance au travail : "Il faut recréer une confiance collective"
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Que recouvre pour vous la notion de souffrance au travail ?

"Je n'y met pas nécessairement ce qui relève de la pénibilité, de difficultés ou de choses liées à une intensification du travail. La souffrance au travail vient du fait que les gens sont déstabilisés, de telle sorte qu'ils n'arrivent plus à faire face à leurs missions, à tenir leurs objectifs. Et attention, pas parce qu'on leur demande trop mais parce qu'on ne leur donne pas les moyens de faire leur travail pour atteindre le niveau d'exigence attendu. Ils sont déstabilisés généralement par deux phénomènes : un environnement très changeant qui bouleverse la donne régulièrement à cause de la mondialisation et de la concurrence exacerbée et, plus préoccupant, par le fait qu'en France particulièrement, il y a une défiance de la part du management à l'égard des salariés."

Pour quelles raisons ?

"Il y a chez nombre de managers l'idée qu'en France, les salariés constituent un handicap face à cette concurrence mondialisée parce qu'ils seraient plus récalcitrants, plus difficiles à manœuvrer, plus enclins à n'en faire qu'à leur tête et à résister. Il y a véritablement cette idée en France que le management a hérité d'une génération de salariés encore influencés par l'idéologie de la lutte des classes, qui ont un rapport au travail particulier où ils mettent plus d'honneur que dans d'autres pays. Aussi, le management a l'impression qu'il faut opérer une métamorphose identitaire de cette génération en attendant des jeunes plus enclins à accepter leurs règles. Il procède par déstabilisation auprès des quarantenaires, cinquantenaires, soixantenaires pour les obliger à travailler selon les critères et les valeurs de rationalité économique fixées par l'entreprise."

Mais cette idée du management correspond à un mythe ou à la réalité ?

"C'est une réalité si on pense que le travailleur français n'hésite pas à contester, à vouloir imposer son point de vue dans le travail. C'est une réalité aussi que les salariés français veulent se reconnaitre dans leur travail, selon l'idée qu'ils se font de la qualité, de l'utilité. Là où les managers ont tort, c'est que ce n'est pas un handicap. Et c'est bien parce qu'ils ne misent pas sur cette volonté de bien faire, sur cette exception française, qu'il y a de la souffrance au travail. J'ai compris beaucoup de chose en entendant un manager me dire : "Mais vous comprenez, il nous faut créer de l'amnésie."

Dit ainsi, c'est un peu terrifiant...

"Ce n'est pas diabolique de leur point de vue. Ça signifie qu'ils souhaitent que les travailleurs oublient leur rapport au sens professionnel, au service public par exemple, parce que ce serait dépassé, archaïque. D'où les stratégies de déstabilisation, pour que les salariés se raccrochent aux méthodes standard, aux procédures, aux process managérials, d'où les restructurations permanentes, les recours à la mobilité etc... La souffrance vient de là : les gens sont dans une situation de réapprentissage permanent, ils perdent leurs repères et s'épuisent."

Comment observez-vous cet épuisement ?


"Il est souvent lié à la peur de ne pas faire bien et du coup, de provoquer par exemple une catastrophe quand on est dans un hôpital ou dans les transports. C'est la peur de la faute professionnelle et c'est la dévalorisation de soi : "Je ne vais pas bien mais je crois que je ne suis pas au niveau. Cette souffrance est encore plus mise à vif avec mes méthodes d'évaluation permanente, parce qu'on évalue des gens qui sont mis dans une difficulté artificielle à travailler. Et ça devient encore plus compliqué."

Où le phénomène est-il le plus marqué ? Dans les services publics comme tant d'exemples médiatiques tendent à nous le laisser penser ?

"Ça n'est pas moins réel dans les grandes entreprises privées et leurs sous-traitants - PME, TPME - soumis via les certifications qualité aux mêmes prescriptions. Mais c'est exacerbé dans les services publics parce qu'il y a cette idée que la marche forcée doit être encore plus rapide, que les valeurs du service public sont encore plus prégnantes."

Comment sortir de cette logique ?

"Je pense qu'il y a deux axes. La première, c'est de recréer du collectif dans l'entreprise pour que les gens comprennent que ce qui leur arrive, ne tient pas qu'à eux. Parce qu'ils ont le sentiment souvent d'être tout seul. Et puis il faut parvenir à ce que le management comprenne qu'il a une responsabilité, qu'il fasse confiance à ses salariés, qu'il mise sur l'intelligence collective, la volonté de bien faire et considère que ce n'est pas une menace. On marche sur la tête."

Bibliographie
"Perte d'emploi, perte de soi", ouvrage collectif, Erès, 2009
"Travailler sans les autres ?", Le Seuil, coll. Hors Normes, 2009




Journaliste, rédacteur en Chef d'Angers Mag En savoir plus sur cet auteur





1.Posté par Bismuth Denis le 16/02/2014 15:54 | Alerter
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Cette conception de la souffrance au travail corrobore l'approche proposée par Yves clot (le travail à coeur).
la souffrance au travail vient rarement de la pénibilité ou du trop plein d'activité. C'est le plus souvent le travail empêché. Comment l'entreprise met en impuissance ses acteurs. Comment par exemple le management intermédiaire est empêché d'agir lorsqu'il est mis dans des double contraintes sans solutions: il doit souvent obtenir de l'engagement mais il n'a pas les outils de la rec...

2.Posté par Odile CHARROUX Psychologue du travail le 24/02/2014 10:38 | Alerter
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Je partage votre conception de la souffrance au travail. Il n' y a pas de bien-être sans bien- faire, Yves Clot défend cette idée et de mon point de vue il a raison. Le plaisir du travail bien fait est un des vecteurs d'épanouissement au travail. Or il est vrai que les nouvelles organisations du travail mettent parfois à mal la place du plaisir dans le travail bien fait. Toutefois le plaisir du travail bien fait peut varier d'un sujet à l'autre. La dimension subjective est donc essentielle da...








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