Titi Robin : “Ma musique est le miroir de ma vie”


Rédigé par - Angers, le Samedi 24 Mai 2014 à 09:41


Bruyante, colorée, populaire… Titi Robin reçoit dans l’une des ses cantines angevines favorites, « Au Laboureur », à deux pas de la place Imbach. Un rendez-vous comme un symbole pour celui qui trace depuis plus de 30 ans un sillon singulier dans le paysage musical français. Dernier opus en date : « L’ombre d’une source », avec la complicité du comédien Michaël Lonsdale. L’occasion de causer musique, influences et racines…



Titi Robin (photos Cédric Soulié).
Titi Robin (photos Cédric Soulié).
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Comment est née « L’ombre d’une source » et cette envie de mettre en musique vos poèmes ?
« J’ai toujours travaillé la littérature, tout autant que la musique. Un beau jour, j’ai décidé que je voulais devenir musicien au-delà de la sphère privée, que c’était aussi ma place au sein de la société. Depuis le début, l’écriture est restée un jardin secret. Ç’aurait pu le rester encore longtemps, mais j’ai estimé que mes formes poétiques étaient assez solides, que les fruits étaient assez mûrs pour les partager. Je ne ressentais par réellement le besoin de le faire, il n’y avait pas de frustration par rapport à cela car j’ai déjà un échange artistique avec le public grâce à la musique. Pour l’écriture, c’est plus un luxe qu’un risque, même si je n’étais pas sûr que ça plaise. »

« L’ombre d’une source », c’est aussi l’histoire d’une rencontre avec le comédien Michaël Lonsdale ?
« Au moment où je me sentais prêt à partager mes écrits, nous étions programmés tous les deux au festival de Sète. Michaël Lonsdale est quelqu’un qui connaît très très bien la poésie, comme lecteur et comme interprète. Il est direct, cash. Je savais que si les textes que je lui montrais ne lui plaisaient pas, il me le dirait. Il a pris le temps de les lire et m’a dit que ça l’intéressait, si je voulais faire quelque chose à partir de ça. »

Comment s’est construit le travail sur cet album ?
« C’est une mise en parallèle entre musique et écriture : je défends la musique comme étant un langage au premier degré. C’est une parole tout autant que le texte. J’ai fait mon choix parmi des textes récents et certains de plus de trente ans, notamment par rapport à la personnalité de Michaël Lonsdale. Sa voix est très musicale, extrêmement riche. Quand il dit quelque chose, on le croit, sans le moindre effet, ce qui a permis d’aller vers une forme très dépouillée de dialogue entre les instruments et la voix. C’est une expérience qui a pris encore plus de sens sur scène qu’en studio, parce qu’habituellement, les milieux musical et littéraire ne se fréquentent pas. Nous n’avons pas le même public et je suis ravi de pouvoir faire le pont entre ces deux mondes. »

Etait-ce un pari risqué ?
« Surtout pour lui, car il n’a pas l’habitude de se retrouver avec un musicien comme moi. Il y a là une forme de fragilité, mais aussi de capacité à dire : “Aujourd’hui, j’ose m’abandonner”. J’ai conscience de cela quand je monte sur scène, c’est un défi à chaque fois. La musique, c’est comme l’amour : il faut une maîtrise, mais aussi de l’abandon, le sentiment ne survit pas au milieu des contraintes. »

Revenons sur cette notion de risque. Elle est inhérente à la carrière d’un artiste ?
« Musicien est un métier très risqué. Lorsque j’ai débuté, c’était un risque social. C’est moins vrai aujourd’hui, par rapport au reste de la société qui souffre aussi. Désormais, le risque, c’est de se prendre des claques. L’artiste recherche la beauté, l’état amoureux, c’est pour cela qu’il est exigeant dans son projet… mais il peut décevoir. Seulement, je dois accepter ce risque, prêter le flanc à ça pour pouvoir vivre des moments rares de partage avec le public, des moments d’éblouissements où l’artiste arrive à exprimer les expériences, les rêves, les frustrations, les états universels de chacun. Des moments où plein de solitudes sont à l’unisson. »

C’est aussi ce qui donne un caractère universel à la musique ?
« La musique est liée à une culture. Elle n’est pas universelle, mais j’espère qu’elle peut toucher le plus de monde possible. »

Comment définissez-vous justement votre musique ? Les termes de musiques du monde ou métissées ne vous conviennent pas ?
« Toutes les musiques sont des musiques du monde, comme le jazz, le blues ou le flamenco sont des musiques métissées – car nous sommes tous issus d’un père et d’une mère. Bach est une musique ethnique ! Mais ça n’est pas ça qui les caractérise ! Tout ça n’a pas vraiment de sens et ne s’est établi que par rapport ou en réaction au pouvoir commercial de la musique anglo-saxonne. Alors oui, c’est un état de fait, ma musique est métissée, parce qu’elle correspond au métissage de ma vie. La musique est le miroir de ma vie, mais pour moi, elle n’est pas exotique, elle correspond à mon vécu. La culture gitane, par exemple, correspond à ce que je vis, je m’y sens chez moi. »
 

"D’où que vous soyez, il faut en être fier”. C’est ce que je répète souvent aux gens. Je suis Angevin, et j’en suis fier. J’aime le paysage, la Loire, les vins, la modestie des gens, même si elle les empêche parfois de plus s’ouvrir vers le monde. Je suis issu d’un milieu populaire et je reste attaché à cela."

Plus précisément, comment peut-on caractériser votre musique ?
« J’ai toujours eu besoin d’un langage artistique. J’ai choisi la musique, mais je n’ai pas fait le conservatoire, tout s’est fait à l’instinct. Aujourd’hui, je peux dire que j’ai un caractère méditerranéen mais à l’adolescence, ça n’avait pas de sens. Je jouais ce qui me plaisait, en m’enrichissant des rencontres que je faisais. En 1983, j’ai enregistré une cassette de mes compositions. Il y avait des titres en français, en gitan et en patois angevin… des titres que je joue toujours sur scène. Je fais les choses dans mon coin, j’ai mon style propre qui s’est dessiné dès la fin des années 1970. Ma musique est méditerranéenne, mais elle n’aurait pas pu être créée ailleurs qu’en France. Pourquoi a-t-elle pris cette forme-là ? Il reste une part de mystère. »

Il y a cependant dans votre œuvre une forme de cohérence ?
« Oui. Je considère mon travail comme un tableau expressionniste que composent peu à peu chaque projet, chaque disque. J’espère que dans quelques années, les gens verront qu’il y a un sens à tout ça. Sur le langage artistique lui-même, quand je me retourne, je m’aperçois que le sillon est droit. »

Vos envies, vos projets, vos rencontres et les concerts vous ont fait voyager à travers le monde. Pour vous, la musique est-elle indissociable du voyage ?
« Oui et non. Le vrai voyage, celui qui m’importe, est intérieur. Il y a des gens qui ne sont jamais sortis de leur ville ou de leur quartier et qui sont des artistes incroyables et d’autres qui ont vu le monde entier mais n’ont pas fait 2 cm dans leur tête. Il n’y a qu’un voyage, celui de la naissance à la mort, et de ce point de vue, je considère que mes parents, à travers les expériences qu’ils ont vécues, ont beaucoup plus voyagé que moi. Après, j’ai joué dans de nombreux pays du monde, de la Corée du Sud au Moyen-Orient, des Etats-Unis à l’Inde, en passant par des villes comme Sarajevo, Bagdad, Kigali, Gaza… C’est une chance et j’y ai beaucoup appris. »

Vous êtes malgré tout toujours resté viscéralement attaché à vos racines angevines ?
« “D’où que vous soyez, il faut en être fier”. C’est ce que je répète souvent aux gens. Je suis Angevin, et j’en suis fier. J’aime le paysage, la Loire, les vins, la modestie des gens, même si elle les empêche parfois de plus s’ouvrir vers le monde. Je suis issu d’un milieu populaire et je reste attaché à cela. Il ne faut jamais perdre le lien avec la source : je veux que ma parole soit capable de toucher des esthètes, mais qu’elle soit toujours reconnu par des gens qui n’ont pas eu cette chance. La culture populaire est exigeante, noble, et digne. »

A l’automne 2013, vous êtes sorti de votre réserve (naturelle) – par le biais d’une lettre ouverte – pour réagir aux propos racistes tenus à Angers à l’encontre de Christiane Taubira. Quelques mois plus tard, que vous évoque cet épisode ?
« Un profond malaise. J’ai été choqué et blessé par ces propos. Le samedi matin sur le marché, tout le monde parlait de ça à voix basse, mes copains de peau noire étaient très blessés. Je ne supporte pas qu’ils fassent ça au nom de leur nationalité, de leurs racines. Mes parents sont nés au sein du même village, mon père me lisait des rimiaux lorsque j’étais enfant et j’ai été élevé avec des valeurs d’ouverture et de respect en totale opposition avec ces propos racistes et haineux. Un arbre, s’il a des racines profondes, a de belles branches qui vont toucher les arbres voisins, il ne se replie pas sur lui-même. Je ne peux pas laisser les extrémistes faire croire que le terroir et l’éducation traditionnelle mènent à ce type de repli. On m’a enseigné l’opposé. »

C’est dur d’être Français en ce moment ?
« J’ai souvent été pris pour un gitan et subi le racisme, en France ou ailleurs. Il a toujours existé et existera toujours. Il est le signe d’une société et de gens qui ne sont pas bien dans leur peau. Si on baisse les bras, les bas instincts reviennent : on vit donc une période très dangereuse où le manque de leaders intellectuels et politiques qui nous proposent des choses auxquelles on puisse adhérer, se fait cruellement sentir. De ce point de vue, je suis très déçu et révolté par le niveau politique, qui trahit les valeurs de justice sociale auxquelles je suis très attaché ».

Titi Robin, façon Proust…

Titi Robin : “Ma musique est le miroir de ma vie”
Le bonheur parfait selon vous ?
« Il n’existe que dans l’instant : il apparaît, il s’évanouit. On ne peut pas le mettre en cage ».

Le trait de caractère dont vous êtes le plus fier ?
« Je suis têtu. Je ne lâche jamais le morceau parce que le jeu en vaut souvent la chandelle ».

Votre qualité préférée chez une femme ?
« La tendresse ».

Et chez un homme ?
« La fidélité ».

Votre personnalité préférée ?
« Yashar Kemal, un écrivain turc ».

Votre artiste préféré ?
« Paco de Lucia (guitariste espagnol de flamenco) ».

Votre film culte ?
« “La chanteuse de Pansori”, un film du réalisateur sud-coréen Im Kwon-taek ».

Le livre qui a changé votre vie ?
« Je ne sais pas s’il a changé ma vie, mais « Mèmed le Faucon », de Kemal, est un des rares livres que j’ai lu, relu et rerelu ».

Votre chanson préférée ?
« Parce que c’est lié à un souvenir d’enfance, “Je ne regrette rien”, d’Edith Piaf ».

Votre meilleur souvenir d’enfance ?
« Le retour de l’école, avec mon frère Patrice, lorsque nous allions rejoindre mon père dans les champs ».

Votre meilleur souvenir professionnel ?
« Un concert en plein air à Calcutta (Inde). Il y avait, comme souvent, de chaque côté de la scène, de grands plateaux pour les repas. A la fin du concert, les plats étaient froids, personne n’y avait touché. C’était un vrai beau moment de partage ».

Que détestez-vous le plus au monde ?
« La jalousie, qui est un poison très nocif ».

Le défaut qui vous inspire le plus d’indulgence ?
« La jalousie, qui est aussi très humaine ».

BIO-EXPRESS

1957. Naissance le 26 août à Angers. Enfance à Rochefort-sur-Loire. Titi Robin est le frère de Patrick Robin, luthier à la réputation mondiale.

1986. Parution de « Luth et Tabla », une collaboration avec Hameed Khan, maître du tabla, percussion indienne.

1993. « Gitans » paraît chez Naïve, qui apporte une notoriété « grand public » à Titi Robin.

2002. Il compose la musique du film « La Mentale », avec Samy Nacéri.

2011. « Les Rives », réunion de trois projets distincts au Maroc, en Turquie et en Inde, sort en CD, en plus d’un documentaire.

2014. Sortie de « L’ombre d’une source », lecture du comédien Michaël Lonsdale sur des textes de Titi Robin.




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