Aurélien Ducoudray : fort en histoires
On ne découvre pas aujourd’hui le talent d’Aurélien Ducoudray : voilà désormais un bon nombre d’années que la force de ses récits trace un sillon à la fois éclectique et singulier dans le monde de la bande dessinée.
Son passé de journaliste, photo reporter ou documentariste expliquent en partie l’acuité du regard qu’il porte sur les sujets très divers dont il s’empare, mais la qualité de ses dialogues et des histoires qu’il crée ne doivent rien à personne.
Un talent qui saute aux yeux en ce second semestre 2016, avec la sortie quasi-concomitante de deux ouvrages implacables.

Flanqué de François Ravard au dessin –avec lequel il avait déjà signé, chez Futuropolis, l’indispensable « Clichés de Bosnie » - il rend un hommage plus que réussi aux comédies policières du cinéma français, dans « Mort aux Vaches ».
Caricatural à souhait, pour notre plus grand bien, les quelque 100 pages de ce bel objet en noir et blanc retrace le casse homérique d’un curieux attelage : deux bandits homosexuels sur le retour, une armoire à glace et une nymphomane se mettent au vert, après un casse retentissant, dans une ferme éloignée de tout… sauf des emmerdes.
Quand, dès les premières pages de l’album, la radio qui envoie nos antihéros à la campagne crache le « Siffler sur la colline » de Joe Dassin, on peut s’attendre à tout. Et on n’est pas déçu : les dialogues convoquent Audiard, la gouaille et le cœur des personnages Les Tontons Flingueurs de Lautner.
C’est drôle, excessif, facile et donc délicieux… jusqu’à la chute.
Le Sein refuge de La Grande Panne
Roman. L’île de Sein, au large de la Bretagne : c’est depuis ce petit bout de terre autonome en énergie que l’original Président de la République et toute sa clique de conseillers en toutes les matières se retrouvent pour gérer un cas de crise inédit : en Italie, une explosion dans une mine de graphite, dont on ignore la cause, a créé un nuage qui remonte et menace de s’enflammer au contact des lignes à haute tension. Pour prévenir cela, les autorités françaises organisent « La Grande Panne », plongeant la France dans le noir. Pendant qu’à Paris, un doux dingue anar’ tente de ressusciter La Commune, sur l’île de Sein, le pouvoir s’organise, entre trames amoureuses, lutte d’influence et la curieuse mission confiée à Nathanaël, brocanteur désenchanté à Montreuil-Bellay, de venir espionner le tout. C’est original, rythmé, drôle et sans doute plus proche de la réalité qu’on ne peut le penser… 
  
Hadrien Klent, « La Grande Panne », éd. Le Tripode, 19 €
"En attendant Bojangles", fable sur l'amour fou
Roman. Avec En attendant Bojangles  (ed. Finitude), son premier roman, Olivier Bourdeaut a signé une entrée fracassante dans le monde de l’écriture, un désir de toujours, pour la première fois assouvi à 35 ans. Les critiques pleuvent, dithyrambiques, et les comparaisons vont bon train, qui relient le Nantais qui au panache de Boris Vian, qui à celui de Fitzgerald. 

Et si Bourdeaut écrivait tout simplement à la manière de Bourdeaut ? Il ne s’agit pas là du plus grand styliste des lettres françaises contemporaines, mais la fantaisie tragique de ce premier roman emporte tout sur son passage. Sur la musique de Nina Simone –En attendant Bojangles- Georges et sa dame dansent éperdument, sous le regard émerveillé de leur fils… et de Mlle Superfétatoire, l’oiseau exotique de l’appartement. Le trio humain pétille de vie, de démesure, de beaux mensonges et d’amour fou. Libre. Même lorsque la folie de madame explose le cadre de la simple extravagance pour se muer en un mal profond. 

Il faut lire Bojangles, parce que comme l’indispensable Bukowski l’assure dans l’épigraphe : « Certains ne deviennent jamais fou… Leurs vies doit être bien ennuyeuses ».
Il faut lire Bojangles, parce que toute la palette des sentiments défile à mesure que les pages se tournent. On sourit, on lève les yeux au ciel, on s’inquiète, on juge puis on pleure.
Il faut lire Bojangles parce que le monde manque désespérément de fable contemporaine. Et qu’il y a parfois du beau dans le superfétatoire. 

"En attendant Bojangles", 2016, éd. Finitude.
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Profil
Sébastien Rochard




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